Ce fut donc l'âge de la philosophie pour Voltaire. Le libertinage d'esprit avait dissipé sa jeunesse; la passion de la gloire avait occupé son âge mûr; le zèle de la vérité et de l'humanité se développa en lui dans sa verte vieillesse. La solitude où il s'était relégué nourrit les pensées et recueille les forces. Sa vie véritablement philosophique commença entre soixante et soixante-dix ans.

Quelle fut cette philosophie de Voltaire? Fut-elle, comme on n'a pas cessé de l'écrire, une simple impiété, impiété non-seulement anti-chrétienne, mais anti-divine, confondant dans un même scepticisme et dans un même sacrilége toutes les manifestations religieuses, qui sont l'instinct le plus sublime, le besoin le plus intellectuel, et l'aspiration la plus sainte de l'humanité; en un mot, Voltaire fut-il athée? Non, ses calomniateurs seuls ont cherché à déshonorer de ce nom ses doctrines ou plutôt ses négations de doctrines religieuses. Il n'est que trop vrai qu'un petit nombre de boutades d'esprit, éparses çà et là dans ses lettres au roi de Prusse, à d'Alembert, à Diderot, à madame du Deffand surtout, semblent jeter quelques doutes ou quelques dédains sur la nature et sur l'immortalité de l'âme, sur la personnalité et sur la providence de cet être suprême et infini appelé Dieu, auteur de tous les êtres, sans lequel tous les êtres seraient des effets sans cause ou des existences plus irrationnelles que le néant; mais ces crimes de la raison contre elle-même dans Voltaire sont de lâches complaisances de plume, de honteuses concessions de bon sens faites par adulation à la femme impie, au prince immoral, aux écrivains sceptiques à qui ses lettres étaient adressées. Il les flattait dans leurs systèmes et dans leurs vices d'esprit pour les captiver dans son parti philosophique; il avait le respect humain de sa haute raison avec les correspondants athées; il leur livrait l'immortalité de l'âme et la providence divine pour les enrôler par cette tactique détestable dans une coalition commune contre les superstitions humaines. Mais à peine avait-il écrit ces lignes impies qu'il rougissait de les avoir écrites et qu'il s'en vengeait en écrivant d'une main plus ferme les pages les plus solides de pensée et les plus magnifiques d'expression sur l'existence de Dieu dans ses œuvres, sur la conscience, ce code vivant de la morale une et éternelle, sur la moralité ou sur l'immoralité des actes humains, moralité ou immoralité qui suppose une peine ou une rémunération finale, et par conséquent une immortalité. Le blasphème ne fut jamais en lui qu'un accident ou une manœuvre, la foi en Dieu était sa nature. Il était anti-chrétien, parce que les dogmes du christianisme, selon lui altérés et viciés par la crédulité populaire, lui paraissaient être une usurpation de l'homme sur la divinité pure; mais il abhorrait les symboles, les regardant comme des ombres de Dieu présentés aux hommes pour Dieu lui-même. Voilà, avec l'impartialité que l'on doit à la vérité et même à l'erreur, le vrai caractère de Voltaire philosophe. Ce fut le dernier ou le premier des théistes. Le théisme est la négation des symboles, mais il est l'affirmation de Dieu. Dans la plus anti-chrétienne de ses poésies philosophiques: l'Épître à Uranie, il semble caractériser lui-même les opinions religieuses que nous lui attribuons ici; il va même au delà, et il touche au christianisme par une admiration pieuse des vertus de son fondateur.

Entends, Dieu que j'implore, entends du haut des cieux
Une voix plaintive et sincère;
Mon incrédulité ne doit pas te déplaire,
Mon cœur est ouvert à tes yeux;
L'insensé te blasphème et moi je te révère;
Je ne suis pas chrétien, mais c'est pour t'aimer mieux.

Cependant quel objet se présente à ma vue!
Le voilà, c'est le Christ puissant et glorieux.
Au-dessous de lui, dans la nue,
L'étendard de sa mort, la croix brille à mes yeux.
Sous ses pieds triomphants la mort est abattue,
Des portes de l'enfer il sort victorieux.

Son règne est annoncé par la voix des oracles,
Son trône est cimenté par le sang des martyrs;
Tous les pas de ses saints sont autant de miracles,
Il leur promet des biens plus grands que leurs désirs;
Ses exemples sont saints, sa morale est divine;
Il console en secret les cœurs qu'il illumine;
Dans les plus grands malheurs il leur offre un appui,
Et si sur l'imposture il fonde sa doctrine
C'est un bonheur encor d'être trompé par lui!

Les poésies philosophiques sont pleines de cette profession de foi du théiste, depuis ce vers le plus beau de vérité de tous les vers:

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer,

jusqu'à ces vers si nombreux et si proverbiaux de son poëme sur la loi naturelle:

Quoi! le monde est visible et Dieu serait caché?
Quoi! le plus grand besoin que j'aie en ma misère
Est le seul qu'en effet je ne puis satisfaire?
Non, le Dieu qui m'a fait ne m'a point fait en vain;
Sur le cœur des mortels il mit son sceau divin,
Il m'a donné sa loi puisqu'il m'a donné l'être.
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L'univers est un temple où règne l'Éternel!
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Il s'élève jusqu'à la prière dans les derniers vers du poëme: