Ô Dieu qu'on méconnaît, ô Dieu que tout annonce,
Entends les derniers mots que ma bouche prononce!
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Ses dix-huit volumes de correspondance sont pleins des témoignages de sa foi dans l'Être créateur, providentiel et rémunérateur, et de mépris contre les athées qui nient la cause suprême faute de pouvoir l'expliquer. Dans les pages du Dictionnaire philosophique, où il laisse courir sa pensée sur tous les objets avec la liberté d'une confidence à voix basse, il parvient par les seules forces de sa raison jusqu'à des extases d'adoration et de vertu qui égalent le plus sublime mysticisme de l'Inde ou du christianisme. Qu'on lise cette page sur l'essence du mot religion, mot impliquant à la fois la croyance et la morale:
«Cette nuit je méditais; j'étais absorbé dans la contemplation de la nature, j'admirais l'immensité, le cours, les rapports de ces globes lumineux infinis, que le vulgaire ne sait pas admirer.
«J'admirais encore plus l'intelligence qui préside à ces vastes ressorts; je me disais: il faut être aveugle pour n'être pas ébloui de ce spectacle, il faut être stupide pour n'en pas reconnaître l'auteur, il faut être en démence pour ne pas l'adorer. Quel tribut d'admiration dois-je lui rendre? Ce tribut ne doit-il pas être le même dans toute l'étendue de l'espace, puisque c'est le même pouvoir suprême qui règne également dans toute cette étendue? Un être puissant, qui habite dans une des étoiles de la voie lactée, ne lui doit-il pas le même hommage que l'être puissant qui habite sur ce petit globe où nous sommes? La lumière est uniforme pour l'astre de Sirius et pour nous; la morale, qui est la lumière de l'âme, doit être uniforme aussi: si un être animé, sentant et pensant dans l'étoile Sirius, est né d'un père et d'une mère tendres qui aient été occupés de son bonheur, il leur doit autant d'amour et de soins que nous en devons ici à nos parents. Si quelqu'un, dans la voie lactée, voit un indigent estropié, s'il peut le soulager et s'il ne le fait pas, il est coupable envers tous les globes! Le cœur a partout les mêmes devoirs, sur les marches du trône de Dieu, s'il a un trône, et au fond de l'abîme, s'il y a un abîme!...»
Comment la calomnie de l'esprit de parti religieux a-t-elle pu taxer d'athéisme l'homme qui a senti, pensé et gravé de pareilles lignes sur la face du firmament?
XXI
Et ailleurs, à l'article Théisme, dans le même ouvrage:
«Le théisme est une religion répandue dans toutes les religions comme un métal qui s'allie avec tous les autres; il y eut autrefois des athées, mais aujourd'hui, ce que le chancelier Bacon avait dit se trouve vérifié littéralement: qu'un peu de philosophie rend un homme athée, et que beaucoup de philosophie mène à la connaissance de Dieu. Lorsqu'on croyait avec Épicure que le hasard fait tout, ou avec Aristote, et même avec plusieurs anciens théologiens, que rien ne naît que de la corruption, et qu'avec de la matière et du mouvement le monde va tout seul, alors on pouvait ne pas croire à la Providence. Mais, depuis qu'on entrevoit la nature que les anciens ne voyaient pas du tout, depuis qu'on s'est aperçu que tout est organisé, que tout a son germe, depuis qu'on a bien vu qu'un champignon est l'ouvrage d'une sagesse infinie aussi bien que tous les mondes, alors ceux qui pensent ont adoré; là où leurs devanciers avaient blasphémé, les physiciens sont devenus les héraults de la Providence: un cathéchiste annonce Dieu à des enfants, et un Newton le démontre aux sages!»
XXII
Cependant une erreur déplorable et inexplicable dans cette métaphysique du bon sens de l'esprit, d'ailleurs si juste et si logique, de Voltaire, obscurcissait cette religion de la Providence. Voltaire admettait cette Providence pour les généralités de la création; pour les individualités, il supposait Dieu aussi faible que l'homme; il attribuait à l'intelligence infinie les procédés et les généralisations qui soulagent l'intelligence bornée et l'attention restreinte de l'homme; il soutenait que Dieu gouverne par les ensembles et non par les détails; c'était méconnaître la première des attributions et des forces de Dieu: l'infini. Dieu sans limites dans son attention comme dans sa providence est tout entier dans chaque parcelle de sa création, comme il est tout entier dans le tout; il n'y a pour lui ni nombre, ni grandeur, ni petitesse, ni ensemble, ni détail, ni fatigue d'esprit pour tout créer, tout voir, tout gouverner; chaque atome est un monde aussi important pour lui que tous les mondes, la proportion des choses n'est pas dans les choses, elle est en lui seul. Il est la règle, le nombre, la mesure de tout; l'infini est dans tous les points de son œuvre, comme il est en lui; attribuer à Dieu le besoin de ces généralisations, de ces lois, de ces règles qui embrassent un ensemble faute de pouvoir embrasser les individualités dans cet ensemble si composé, c'est assimiler Dieu à l'homme et l'infini au fini. Cette erreur incompréhensible dans la métaphysique religieuse de Voltaire est un vice de raisonnement ou un défaut de réflexion qui engendre en lui mille autres erreurs en physique. En morale elle n'en engendre pas moins: car, si Dieu ne contemple, ne juge, ne rémunère que l'espèce humaine dans son universalité, que devient la moralité de l'âme individuelle, de chacune des myriades d'âmes dont cette universalité humaine est composée?