Ce caractère lui rendit la vieillesse même gaie et heureuse: à plus de quatre-vingts ans il écrivait des vers qu'Anacréon n'aurait pas désavoués. Il eut seulement la faiblesse de poursuivre trop tard les vains succès de la scène, et de s'acharner après les applaudissements de Paris qu'il n'entendait plus de si loin. Sa mort fut hâtée par cette faiblesse; l'envie, qui avait poursuivi sa jeunesse, était morte avant lui; pressé par sa nièce et par ses amis d'aller recueillir à Paris l'apothéose que la France lui décernait à l'unanimité sur ses derniers jours, il quitta à regret sa douce retraite de Ferney et se rendit à Paris. C'était le fantôme d'un autre siècle reparaissant hors de saison parmi les vivants. La France entière se précipita sur ses pas. Logé à Paris chez le marquis de Villette, son élève et son ami, il y tint pendant quelques mois la cour du génie. Le peuple, sans le comprendre tout à fait, voyait dans ce vieillard le précurseur d'on ne sait quel inconnu, dans les idées et dans les choses, qui devait être la Révolution française; les hommes de lettres saluaient en lui leur roi, l'Académie le maître de la langue, les comédiens français le maître de la scène pendant soixante ans de triomphe; la cour venait adorer en lui la mode, cette seconde royauté de la France. Jamais aucune royauté n'avait été si incontestée et si adulée que cette royauté du génie multiple, en France, au moment où cet astre de l'esprit humain allait disparaître sous l'horizon de la fin d'un siècle. Il apportait au théâtre une dernière tragédie, Irène, pièce peu digne de son génie, mais occasion de couronner dans l'auteur tant d'autres gloires. Le jour de la représentation d'Irène, il se rendit au théâtre à travers les flots d'un peuple ivre de son nom. Les applaudissements l'étouffèrent sous l'écho de sa renommée; on le couronna, non comme le Tasse et Pétrarque dans une cérémonie de gloire convenue, mais spontanément dans le délire de l'enthousiasme. La France semblait couronner en lui sa propre personnification triomphale. Un peuple entier le reconduisit jusqu'à sa maison, et assourdit pendant toute une nuit les deux rives de la Seine de ses applaudissements. Ce jour fut le triomphe et la fin de sa vie. Les émotions et les fatigues de Paris avaient épuisé en quelques jours une séve de vie qui aurait suffi encore à quelques années dans la solitude et dans la paix de Ferney. Le clergé, jaloux d'obtenir de Voltaire mourant un désaveu de sa mémorable impiété, observa ses dernières heures pour lui arracher l'apparence au moins d'un acte de foi. Voltaire ne voulait pas plus de la voirie après sa mort que de l'échafaud pendant sa vie. Il accorda au clergé, puis il retira, puis il accorda de nouveau une demi-formalité d'orthodoxie chrétienne nécessaire alors à la sépulture. Il expira enfin dans cette temporisation intérieure et dans cette négociation apparente avec les ministres de la religion, mais il expira en réalité dans son théisme, le 30 mai 1778, à onze heures du soir.

Le clergé, qui ne pouvait se déclarer satisfait de quelques déclarations incomplètes d'orthodoxie du mourant, révoquées aussitôt que données aux prêtres de sa paroisse, ne pouvait, sans se désavouer lui-même, lui donner les saints honneurs de la sépulture. Son neveu, l'abbé Mignot, enleva nuitamment ses restes mortels, et les ensevelit dans l'église de l'abbaye de Seillères, en Champagne. L'évêque de Troyes les fit enlever comme une profanation de l'autel. Quelques années après, la philosophie, triomphante avec la Révolution, les recueillit en triomphe et leur donna pour monument final le Panthéon. Une troisième réaction les en proscrit encore, et cet homme dont le nom remplissait la terre n'a pu trouver jusqu'ici une place stable pour son cercueil. Le christianisme et la philosophie ne cesseront pas de se disputer ce cercueil, l'un pour la malédiction, l'autre pour l'apothéose, tant que l'une ne l'aura pas définitivement emporté sur l'autre, ou tant que l'une et l'autre ne se seront pas réconciliés dans une philosophie chrétienne ou dans un christianisme philosophique.

L'influence alternative de Voltaire sur l'esprit humain a suivi depuis 1778 la destinée de ce cercueil. Cette influence croissante pendant les dix ans qui précédèrent la Révolution française, de 1778 à 1789, fut dépassée en 1793 par celle de J.-J. Rousseau, qui produisit les utopies, les déceptions et les radicalismes sanguinaires de 1793. L'influence de Voltaire reprit son ascendant sous le Directoire jusqu'au consulat de Bonaparte, qui restaura une religion d'État comme base de sa monarchie future et comme piédestal sacré de son trône. M. de Chateaubriand, cet Esdras du temple rebâti par Bonaparte, porta par son livre du Génie du Christianisme un coup éclatant à la philosophie et à l'influence de Voltaire. Le libéralisme de 1815 à 1830 réveilla ce nom et cette influence par des éditions innombrables et par une déification du philosophe, dont ce libéralisme, hostile aux Bourbons, voulait faire le type de la démocratie parlementaire. Cette influence de Voltaire resta vivante, mais inerte, sous le gouvernement de la maison d'Orléans, dont on redoutait moins l'alliance avec le clergé. La République de 1848, en proclamant la neutralité complète de l'État en matière de culte et la respectueuse liberté des consciences, enleva à l'influence de Voltaire le point d'appui d'opposition qui la soutenait au-dessus de son niveau naturel. Les prêtres furent d'autant plus respectés du peuple qu'ils furent moins protégés par la force officielle de l'État. Le gouvernement du second empire, par sa campagne de Rome en faveur du pouvoir temporel du pape et par son alliance avouée à l'intérieur avec la religion d'État, atténua en apparence, mais exalta en réalité l'influence future de Voltaire sur l'esprit français. Le monde tend rationnellement à une indépendance mutuelle absolue de la conscience et du gouvernement, de la foi et de la loi, de Dieu et du prince. Le jour où cette indépendance, qui ne peut pas être éloignée et que les hommes de philosophie libre désirent ardemment, sera venue, ce jour-là seulement l'influence définitive de Voltaire sera fixée, et il ne restera de son nom et de son œuvre que ce qui doit en rester pour l'immortalité, c'est-à-dire:

Un poëte lyrique sans flammes, sans ailes, sans enthousiasme;

Un poëte dramatique doué d'une certaine illusion théâtrale, mais d'un style au-dessous de Corneille, de Racine, style de parterre, qu'on peut entendre avec plaisir, mais qu'on ne peut relire avec admiration;

Un poëte badin au-dessous d'Arioste;

Un poëte familier égal à Horace;

Un historien inférieur à Thucydide, à Tacite, à Gibbon, à Montesquieu, sans profondeur dans les jugements, sans pathétique dans les sentiments, sans couleur et sans chaleur dans le récit, mais clair, rapide, sensé, judicieux, élégant, sincère, instruisant beaucoup, amusant toujours, ne trompant jamais son lecteur;

Un écrivain de lettres familières, tel qu'il n'en parut jamais dans l'antiquité ou dans les temps modernes, supérieur à Cicéron en facilité de style, égal en charme, en souplesse, en naturel à madame de Sévigné elle-même, féminin par la grâce, viril par le grand sens de ses lettres; c'est là qu'il faut le chercher tout entier, ses imperfections sont dans ses œuvres, son génie est dans sa correspondance; homme à la toise de beaucoup d'autres hommes si on le mesure quand il est vêtu, homme incommensurable en déshabillé;

Un polémiste dont on ne peut comparer l'éloquence aux éloquences de Cicéron, de J.-J. Rousseau, de Mirabeau dans leurs lettres ou dans leurs controverses, mais un polémiste incomparable par le don du rire comique ou du rire amer jeté comme le sel de la raison sur les ridicules des hommes ou sur les erreurs de l'humanité, le plus grand dériseur de l'esprit humain qui ait jamais vécu!