Enfin, le plus puissant critique d'idées qui soit jamais né depuis Aristote parmi les hommes. Il n'a rien créé, mais il a tout éclairé: esprit et lumière, luire sur toute chose fut sa création; la lumière ne crée pas le monde, mais elle le manifeste; manifester, c'est créer pour les yeux. L'astre qui fit lever la première fois le jour sur l'univers ne créa pas l'univers, mais il le reproduisit aux regards en l'éclairant. Tel fut Voltaire; les esprits français, préoccupés d'un étroit orgueil national, ajouteront qu'il fut par sa justesse, par sa souplesse, par sa grâce, par son éclat, par sa légèreté dans le sérieux, l'esprit le plus français qui ait brillé dans le monde; les esprits européens avoueront avec une plus haute appréciation qu'il fut l'esprit le plus universel. Cet aveu n'est pas une médiocre louange, car l'universalité, ce n'est pas seulement l'étendue des facultés, c'est leur justesse; l'universalité, c'est l'équilibre; l'équilibre, c'est le bon sens; le bon sens par excellence, c'est plus que le sens du génie, c'est le sens de la vérité.

Lamartine.

FIN DE L'ENTRETIEN CLXVI.
Paris.—Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.

CLXVIIe ENTRETIEN
SUR LA POÉSIE

I

Il y a, dans toutes les choses humaines, matérielles ou intellectuelles, une partie usuelle, vulgaire, triviale, quoique nécessaire, qui correspond plus spécialement à la nature terrestre quotidienne et en quelque sorte domestique de notre existence ici-bas. Il y a aussi dans toutes les choses humaines, matérielles ou intellectuelles, une partie éthérée, insaisissable, transcendante, et pour ainsi dire atmosphérique, qui semble correspondre plus spécialement à la nature divine de notre être. L'homme, par un instinct occulte, mais fatal, semble avoir senti, dès le commencement des temps, le besoin d'exprimer dans un langage différent ces choses différentes. Placé lui-même pour les sentir et pour les exprimer sur les limites de ces natures humaines et divines qui se touchent et se correspondent en lui, l'homme n'a pas eu longtemps le même langage pour exprimer l'humain et le divin des choses. La prose et la poésie se sont partagé sa langue, comme elles se partagent la création. Il a parlé des choses humaines, il a chanté les choses divines. La prose a eu la terre et tout ce qui s'y rapporte; la poésie a eu le ciel et tout ce qui dépasse dans l'impression des choses terrestres l'humanité. En un mot, la prose a été le langage de la raison, la poésie a été le langage de l'enthousiasme ou de l'homme élevé par l'impression, la passion, la pensée, à sa plus haute puissance de sentir et d'exprimer. La poésie est la noblesse du verbe.

Voulez-vous une preuve de cette distinction puisée dans le fait et non dans la théorie? Observez depuis l'origine des littératures ce qui a été le partage de la prose, ce qui a été le domaine de la poésie.

II

Dans toutes les langues, l'homme a parlé et écrit en prose des choses nécessaires à la vie physique ou sociale, domesticité, agriculture, politique, éloquence, histoire, sciences naturelles, économie publique, correspondance épistolaire, conversation, mémoires, polémique, voyages, théories philosophiques, affaires publiques, affaires privées, tout ce qui est purement du domaine de la raison ou de l'utilité a été dévolu sans délibération à la prose.

Dans toutes les langues, au contraire, l'homme a chanté généralement en vers la nature, le firmament, les dieux, la pitié, l'amour, cette autre pitié des sens et de l'âme, les fables, les prodiges, les héros, les faits ou les aventures imaginaires, les odes, les hymnes, les poëmes enfin, c'est-à-dire tout ce qui est d'un degré ou de cent degrés au-dessus de l'exercice purement usuel et rationnel de la pensée.