Le verbe familier s'est fait prose; le verbe transcendant s'est incarné dans les vers. L'un a discouru, l'autre a chanté.
Pourquoi cette différence dans ces modes divers de l'expression humaine? qui est-ce qui a enseigné ou imposé à l'humanité qu'il fallait parler ces choses et chanter en vers celles-là? Personne. Le maître de tout, l'instituteur et le législateur des formes de l'expression humaine n'est pas autre que l'instinct, cette révélation sourde, mais impérieuse et pour ainsi dire fatale de la nature dans notre être et dans tous les êtres.
III
L'homme sensitif et pensant est un instrument sonore de sensations, de sentiments et d'idées. Chaque corde de cet instrument monté par le Créateur éprouve une vibration et rend un son proportionné à l'émotion que la nature sensible de l'homme imprime à son cœur ou à son esprit par la commotion plus ou moins forte qu'il reçoit des choses extérieures ou intérieures.
IV
À l'exception de l'extrême douleur qui brise les cordes de l'instrument et qui leur arrache un cri inarticulé, cri qui n'est ni prose, ni vers, ni chant, ni parole, mais un déchirement convulsif du cœur qui éclate, quand l'émotion de l'homme est modérée et habituelle, l'homme se sert pour l'exprimer d'un langage simple, tempéré et habituel comme son émotion.
Quand l'émotion, au contraire, est extrême, exaltée, infinie sur les fibres sensitives de l'instrument humain, quand l'imagination de l'homme se tend et vibre en lui jusqu'à l'enthousiasme et presque jusqu'au délire, quand la passion imaginaire l'exalte, quand l'image du beau dans la nature ou dans la pensée le fascine, quand l'amour, la plus mélodieuse des passions en nous parce qu'elle est la plus rêveuse, lui fait imaginer, peindre, invoquer, adorer, regretter, pleurer ce qu'il aime; quand la piété l'enlève à ses sens et lui fait entrevoir, à travers le lointain des cieux, la beauté suprême, l'amour infini, la source et la fin de son âme, Dieu! et quand la contemplation extatique de l'être des êtres lui fait oublier le monde des temps pour le monde de l'éternité, enfin quand, dans ses heures de loisir ici-bas, il se détache sur l'aile de son imagination du monde réel pour s'égarer dans le monde idéal, comme un vaisseau qui laisse jouer le vent dans sa voilure et qui dérive insensiblement du rivage sur la grande mer, quand il se donne l'ineffable et dangereuse volupté des songes aux yeux ouverts, ces berceurs de l'homme éveillé, alors les impressions de l'instrument humain sont si fortes, si inusitées, si profondes, si pieuses, si infinies dans leurs vibrations, si rêveuses, si extatiques, si supérieures à ses impressions ordinaires, que l'homme cherche naturellement pour les exprimer un langage plus pénétrant, plus harmonieux, plus sensible, plus imagé, plus crié, plus chanté que sa langue habituelle; et qu'il invente le vers, ce chant de l'âme, comme la musique invente la mélodie, ce chant de l'oreille, comme la peinture invente la couleur, ce chant des yeux, comme la sculpture invente les contours, ce chant des formes; car chaque art chante pour un de nos sens, quand l'enthousiasme, qui n'est que l'émotion de sa suprême puissance, saisit l'artiste. L'art des arts, la poésie seule chante pour tous les sens à la fois et pour l'âme, ce sens intellectuel, résumé divin et immortel de tous les sens.
Donc à une impression transcendante, un mode transcendant d'exprimer cette impression. Voilà, selon nous, toute l'origine et toute l'explication du vers, cette transcendance de l'expression, ce verbe du beau, non dans la pensée, mais dans le sentiment et dans l'imagination.
V
Mais comment l'homme discerne-t-il, nous dit-on encore, ce qui doit être parlé ou ce qui doit être chanté dans les sensations ou dans les sentiments qui l'émeuvent?