Nous répondons encore par le même mot: mystère. L'homme n'a pas besoin de le discerner, il le sent. Ce qui est poésie dans la nature physique ou morale, et ce qui n'est pas poésie se fait reconnaître à des caractères que l'homme ne saurait définir avec précision, mais qu'il sent au premier regard et à la première impression, si la nature l'a fait poëte ou simplement poétique.

VI

Ainsi, prenez pour exemple la nature inanimée, le paysage: voilà une plaine immense cultivée, fertile, couverte d'épis ou de prairie, grenier de l'homme, mais qui n'est ni sillonnée par un fleuve, ni bordée par des collines, ni penchée vers la mer, et dont les horizons monotones se confondent avec le ciel bas et terne qui l'enveloppe. Certes, c'est un spectacle agréable au laboureur et consolant pour l'économiste qui calcule combien de milliers d'hommes et d'animaux seront nourris après la moisson par le pain ou par l'herbe fauchée sur ces sillons. Mais vous traverseriez pendant des jours et des mois une plaine de cette fécondité et de ce niveau sans qu'un atome de poésie sortît pour les yeux ou pour l'âme de ce grenier de l'homme.

VII

Où est la poésie dans tout cela? J'y vois bien la richesse, j'y vois bien l'utile, mais le beau, mais l'impression, mais le sentiment, mais l'enthousiasme, où sont-ils? Il n'y a peut-être d'autre poésie à recueillir sur cette immense étendue de choses utiles que la plus inutile de toutes ces choses, le vol soudain et effarouché d'une alouette, fouettée du vent, qui s'élève tout à coup de cet océan d'épis jaunes, pour aller chanter on ne sait quel petit hymne de vie dans le ciel et qui redescend après avoir donné cette joie à l'oreille de ses petits, cachés dans le chaume; le cri strident du grillon qui cuit au soleil sur la terre aride, ou le bruissement sec et métallique des pailles d'épis frôlées par la brise vague les unes contre les autres, et qui interrompent de temps en temps par un ondoiement de mer le silence mélancolique de l'étendue.

Or, pourquoi la plaine est-elle prosaïque et pourquoi l'alouette, le grillon, la brise dans les épis sont-ils poétiques? Qui pourrait le dire? Peut-être parce que l'alouette présente le contraste d'un peu de joie au milieu de cette monotonie de tristesse et d'un peu d'amour maternel au-dessus de son nid, cette délicieuse réminiscence de nos mères; peut-être parce que le grillon nous rappelle le désert aride de Syrie où le cri du même insecte anime seul au loin la route silencieuse du chameau sur les sables brûlés de la terre; peut-être parce que ce bruissement et cet ondoiement d'épis mûrs sous la brise folle nous transporte par l'analogie de son sur les vagues ridées de l'océan au pied du mât où frissonne ainsi la toile.

Et pourquoi ces trois petits phénomènes et ces trois images sont-ils à nos yeux la seule poésie de ce vaste espace? Parce que de ces trois phénomènes et de ces trois images il sort pour nous une émotion, et que de cette immense plaine d'épis il ne sort que de la richesse.

VIII

Ce n'est donc pas l'utile qui constitue la poésie, c'est le beau. L'épi est utile, mais l'alouette vit, le grillon rappelle, la brise représente, le cœur sympathise, la mémoire se déplie, l'image surgit, l'émotion naît, avec l'émotion naît la poésie dans l'âme. Vous pouvez chanter l'alouette, le grillon, la brise dans le chaume, je vous défie de chanter le champ de blé, la meule de gerbes, le sac de froment, cela se compte, cela ne se chante pas. L'instrument humain n'a point d'écho pour le chiffre.

IX