XII

Si nous parcourions ainsi successivement tous les phénomènes du monde visible ou du monde social, nous trouverions partout des éléments sans nombre de poésie, cachés aux profanes dans toute la nature comme le feu dans le caillou. Tout est poétique à qui sait voir et sentir. Ce n'est pas la poésie qui manque à l'œuvre de Dieu, c'est le poëte, c'est-à-dire c'est l'interprète, le traducteur de la création.

XIII

Mais que serait-ce si nous parcourions la gamme entière de l'âme humaine depuis l'enfance jusqu'à la caducité, depuis l'ignorance jusqu'à la science, depuis l'indifférence jusqu'à la passion, pour y discerner d'un coup d'œil ce qui est du domaine de la poésie de ce qui est du domaine de la prose? Nous trouverions partout que c'est l'émotion qui est la mesure de la poésie dans l'homme; que l'amour est plus poétique que l'indifférence, que la douleur est plus poétique que le bonheur, que la piété est plus poétique que l'athéisme, que la vérité est plus poétique que le mensonge; et qu'enfin la vertu, soit que vous la considériez dans l'homme public qui se dévoue à sa patrie, soit que vous la considériez dans l'homme privé qui se dévoue à sa famille, soit que vous la considériez dans l'humble femme qui se fait servante des hospices du pauvre et qui se dévoue à Dieu dans l'être souffrant, vous trouveriez partout, disons-nous, que la vertu est plus poétique que l'égoïsme ou le vice, parce que la vertu est au fond la plus forte, comme la plus divine des émotions.

XIV

Voilà pourquoi les vrais poëtes chantent la vérité et la vertu, pendant que les poëtes inférieurs chantent les sophismes et le vice! Ces poëtes du vice sont de mauvais musiciens qui ne connaissent pas leur instrument. Ils touchent la corde fausse et courte au lieu de la corde vraie et éternelle. Ils se trompent même pour leur gloire. À talent égal, le son que rend l'émotion du bien et du beau est mille fois plus intime et plus sonore que le son qu'ils tirent des passions légères ou mauvaises de l'homme; plus il y a de Dieu dans une poésie, plus il y a de poésie, car la poésie suprême, c'est Dieu.

XV

Il nous a semblé que rien ne pouvait mieux compléter ces pages laissées inachevées que cette naïve et touchante image des deux natures de poésie et des deux natures de sons que rend l'âme du poëte aux différents âges, reprise d'une des dernières préfaces des Méditations et que les ravissants vers tirés des Destinées de la poésie.

«Quand nous étions enfants, nous nous amusions quelquefois, mes petites sœurs et moi, à un jeu que nous appelions la musique des anges. Ce jeu consistait à plier une baguette d'osier en demi-cercle ou en arc à angle très-aigu, à en rapprocher les extrémités par un fil semblable à la corde sur laquelle on ajuste la flèche, à nouer ensuite des cheveux d'inégale grandeur aux deux côtés de l'arc, comme sont disposées les fibres d'une harpe, et à exposer cette petite harpe au vent. Le vent d'été, qui dort et qui respire alternativement d'une haleine folle, faisait frissonner le roseau, et en tirait des sons d'une ténuité presque imperceptible, comme il en tire des feuilles dentelées des sapins. Nous prêtions tour à tour l'oreille, et nous nous imaginions que c'étaient des esprits célestes qui chantaient. Nous nous servions habituellement, pour ce jeu, des longs cheveux fins, jeunes, blonds et soyeux, coupés aux tresses pendantes de mes sœurs; mais un jour, nous voulûmes éprouver si les anges joueraient les mêmes mélodies sur des cordes d'un autre âge, empruntées à un autre front. Une bonne tante de mon père, qui vivait à la maison, et dont les cachots de la Terreur avaient blanchi la tête avant l'âge, surveillait nos jeux en travaillant de l'aiguille à côté de nous dans le jardin. Elle se prêta à notre enfantillage, et coupa avec les ciseaux une longue mèche de ses cheveux, qu'elle nous livra. Nous en fîmes aussitôt une seconde harpe, et, la plaçant à côté de la première, nous les écoutâmes toutes deux chanter. Or, soit que les fils fussent moins tendus, soit qu'ils fussent d'une nature plus élastique et plus plaintive, soit que le vent soufflât plus doux et plus fort dans l'une des petites harpes que dans l'autre, nous trouvâmes que les esprits de l'air chantaient plus tristement et plus harmonieusement dans les cheveux blancs que dans les cheveux blonds d'enfant; et, depuis ce jour, nous importunions souvent notre tante pour qu'elle laissât dépouiller par nos mains son beau front.

XVI