Ces deux harpes dont les cordes rendent des sons différents selon l'âge de leurs fibres, mais aussi mélodieux à travers le réseau blanc qu'à travers le réseau blond de ces cordes vivantes; ces deux harpes ne sont-elles pas l'image puérile, mais exacte, des deux poésies appropriées aux deux âges de l'homme? Songe et joie dans la jeunesse; hymne et piété dans les dernières années. Un salut et un adieu à l'existence et à la nature, mais un adieu qui est un salut aussi! un salut plus enthousiaste, plus solennel et plus saint à la vision de Dieu qui se lève tard, mais qui se lève plus visible sur l'horizon du soir de la vie humaine!
XVII
Je ne sais pas ce que la Providence me réserve de sort et de jours. Je suis dans le tourbillon au plus fort du courant du fleuve, dans la poussière des vagues soulevées par le vent, à ce milieu de la traversée où l'on ne voit plus le bord de la vie d'où l'on est parti, où l'on ne voit pas encore le bord où l'on doit aborder, si on aborde; tout est dans la main de celui qui dirige les atomes comme les globes dans leur rotation, et qui a compté d'avance les palpitations du cœur du moucheron et de l'homme comme les circonvolutions des soleils. Tout est bien et tout est béni de ce qu'il aurait voulu. Mais si, après les sueurs, les labours, les agitations et les lassitudes de la journée humaine, la volonté de Dieu me destinait un long soir d'inaction, de repos, de sérénité avant la nuit, je sens que je redeviendrais volontiers à la fin de mes jours ce que je fus au commencement: un poëte, un adorateur, un chantre de la création. Seulement, au lieu de chanter pour moi-même ou pour les hommes, je chanterais pour lui; mes hymnes ne contiendraient que le nom éternel et infini, et mes vers, au lieu d'être des retours sur moi-même, des plaintes ou des délires personnels, seraient une note sacrée de ce cantique incessant et universel que toute créature doit chanter, du cœur ou de la voix, en naissant, en vivant, en passant, en mourant devant son Créateur.
XVIII
Il y a un morceau de poésie nationale dans la Calabre que j'ai entendu chanter souvent aux femmes d'Amalfi en revenant de la fontaine. Je l'ai traduit autrefois en vers, et ces vers me semblent s'appliquer si bien au sujet que je traite, que je ne puis me refuser à les insérer ici. C'est une femme qui parle:
Quand, assise à douze ans, à l'angle du verger,
Sous les citrons en fleurs, ou les amandiers roses,
Le souffle du printemps sortait de toutes choses,
Et faisant sur mon cou mes boucles voltiger,
Une voix me parlait, si douce au fond de l'âme,
Qu'un frisson de plaisir en courait sur ma peau.
Ce n'était plus le vent, la cloche, le pipeau,
Ce n'était nulle voix d'enfant, d'homme ou de femme;
C'était vous, c'était vous, ô mon ange gardien,
C'était vous dont le cœur déjà parlait au mien.
Quand plus tard mon fiancé venait de me quitter,
Après des soirs d'amour au pied du sycomore,
Quand son dernier baiser retentissait encore
Au cœur qui sous la main venait de palpiter,
La même voix tintait longtemps dans mes oreilles,
Et sortant de mon cœur m'entretenait tout bas.
Ce n'était pas sa voix ni le bruit de ses pas,
Ni l'écho des amants qui chantaient sous les treilles;
C'était vous, c'était vous, ô mon ange gardien,
C'était vous dont le cœur parlait encore au mien.
Quand, jeune et déjà mère, autour de mon foyer,
J'assemblais tous les biens que le ciel nous prodigue,
Qu'à ma porte un figuier laissait tomber sa figue
Aux mains de mes garçons qui le faisaient ployer,
Une voix s'élevait de mon sein, tendre et vague.
Ce n'était pas le chant du coq ou de l'oiseau,
Ni des souffles d'enfants donnant dans leur berceau,
Ni la voix des pêcheurs qui chantaient sur la vague;