«Il l'a montré au monde et il l'a détruit, écrit-il quelques semaines après au duc de Chevreuse, confident de ses larmes. Je suis frappé d'horreur et malade sans maladie, de saisissement. En pleurant le prince mort, je m'alarme pour les vivants. Il faut que le roi fasse la paix. Si nous allions tomber dans les orages d'une minorité! Sans mère, sans régent, avec une guerre malheureuse au dehors, tout épuisé au dedans!... Je donnerais ma vie, non-seulement pour l'État, mais encore pour les enfants de notre cher prince, qui vit plus en moi encore que pendant sa vie.»
XXXIX
La mort de ses deux amis, le duc de Chevreuse et le duc de Beauvilliers, fit mourir la sainte ambition de Fénelon. Celui-ci détourna ses regards des décadences et des calamités du règne qui finissait, et il se tourna tout entier aux pensées immortelles. Ses écrits et ses correspondances de cette époque portent tous l'empreinte de cette mélancolie qui, dans les hommes de foi, n'est que le déplacement de leurs espérances d'ici-bas, là-haut.
L'amitié du moins lui restait; il en perdit la meilleure part avec l'abbé de Langeron, le disciple, le confident, le soutien de son cœur dans toutes les fortunes. L'abbé de Langeron expira dans les bras de son maître.
XL
Une fièvre, dont la cause était l'âme, saisit Fénelon le premier jour de l'année 1715; elle consuma en six jours le peu de vie que les années, le travail et la douleur avaient épargné dans ce cœur qui avait tout prodigué aux hommes. Il mourut en saint et en poëte, en se faisant lire, dans les cantiques sacrés, les hymnes les plus sublimes et les plus douces qui emportaient à la fois son âme et son imagination.
Ainsi vécut et mourut Fénelon. Son nom est resté populaire et plus immortel encore que ses œuvres, parce qu'il répandit plus d'âme encore que de génie dans ses ouvrages et dans son siècle. Ce qu'on adore en lui, c'est lui-même. Son nom est son immortalité. Fénelon aima, ce fut son génie; il fut aimé, ce sera sa gloire. De tous les grands hommes de ce grand siècle de Louis XIV, aucun n'a laissé une figure plus douce à regarder. Sa poésie enchante notre enfance, sa religion respire la douceur; sa politique même n'a que les erreurs et les illusions de l'amour trompé; sa vie tout entière est le poëme de l'homme de bien aux prises avec les impossibilités des temps.
Quand on voudra faire son épitaphe, on pourra l'écrire en ces mots:
«Quelques hommes ont fait craindre ou briller la France; aucun ne la fit plus aimer des nations.»
Lamartine.