Nous donc aujourd’hui, nous travaillons encore un peu, mais nous ne nous reposons plus. Après l’agitation du travail, vient l’agitation du plaisir, et après l’une et l’autre, la prostration et l’affaissement.

Où est pour nous le repos du soir, le repos sacré du dimanche, celui des fêtes, et ces plus longs repos encore qu’ordonnait la loi de Moïse ?

Le repos, moral et intellectuel, est un temps de communion avec Dieu et avec les âmes, et de joie dans cette communion. Or, il est bien visible que nous n’avons conservé du repos que des figures vides dans nos coutumes et nos plaisirs du soir.

Je ne connais qu’un seul moyen de vrai repos dont nous ayons, quelque peu, conservé l’usage, ou plutôt l’abus, dans l’emploi du soir : c’est la musique. Rien ne porte aussi puissamment au vrai repos que la musique véritable. Le rythme musical régularise en nous le mouvement, et opère, pour l’esprit et le cœur, même pour le corps, ce qu’opère pour le corps le sommeil, qui rétablit, dans sa plénitude et son calme, le rythme des battements du cœur, de la circulation du sang et des soulèvements de la poitrine. La vraie musique est sœur de la prière comme de la poésie. Son influence recueillie, en ramenant vers la source, rend aussitôt à l’âme la sève des sentiments, des lumières, des élans. Comme la prière et comme la poésie, avec lesquelles elle se confond, elle ramène vers le ciel, lieu du repos. Mais nous, nous avons trouvé le moyen d’ôter presque toujours à la musique son caractère sacré, son sens cordial et intellectuel, pour en faire un exercice d’adresse, un prodige de vélocité et un brillant tapage qui ne repose pas même les nerfs, loin de reposer l’âme.

Vous donc qui voulez faire parler le silence et travailler le sommeil, rendez utile aussi votre repos. Faites en sorte que l’interruption du travail soit vraiment le repos. Consacrez vos soirées. Allez à la réalité des vaines et vides figures qu’ont conservées nos habitudes. Que le repos du soir soit un commerce d’esprit et d’âme, un effort commun vers le vrai par quelque facile étude des sciences, vers le beau par les arts, vers l’amour de Dieu et des hommes par la prière ; donnez des germes de lumière, et de saintes émotions au sommeil qui va survenir et où Dieu même les cultivera dans l’âme de son fils endormi.

Une vie bien ordonnée consacrerait ainsi le soir. Elle consacrerait aussi la fin de chaque période de sept jours, par un repos sacré et par un jour de communion des âmes en Dieu. Une vie bien ordonnée consacrerait ainsi la fin de chaque année par un repos réparateur qui doublerait la sève et la fécondité du travail de l’année suivante.

Se retremper dans le spectacle de la nature, dans la lumière des arts, dans le commerce des grands esprits, dans les pèlerinages vers les absents, dans les amitiés saintes, dans les ligues sacrées pour le bien, et puis enfin dans quelques jours de sévère solitude, en face de Dieu tout seul, dernier terme du repos de l’année, — qui, de loin, paraît seul austère, mais, de près, est bien doux, — ne serait-ce pas là du repos ? Une vie bien ordonnée, enfin, consacrerait tout son automne, tout l’automne de la vie, à Dieu surtout, à l’amour pur qui vient de Dieu, à la charité pour les hommes, au côté substantiel de la science, aux espérances précises du ciel, au recueillement vrai en Dieu, c’est-à-dire à cet unique travail que l’oracle imposait à Socrate dans sa prison, pendant les quelques jours qui le séparaient de la mort, lorsqu’il lui dit ce mot que nous ne savons pas traduire : Ne faites plus que de la musique ; mot qui doit signifier qu’il faut finir sa vie dans l’harmonie sacrée.

Mais ces beautés du soir de la vie ne sont que des illusions pour la plupart des hommes ; pour presque tous, la réalité est bien autre. La vie entière ne peut finir dans l’harmonie sacrée, dans le saint et fécond repos, plein de germes que doit développer la mort pour le monde d’en haut, que si chacune de nos années et chacun de nos jours ont su finir par le repos sacré : car l’automne de la vie ne recueille que ce que chaque jour a semé !

CHAPITRE IV
LA PRIÈRE

J’ose espérer que vous ne trouverez pas ces conseils inutiles aux progrès de la Logique vivante, c’est-à-dire au développement du Verbe en vous. Je les crois plus utiles, en Logique proprement dite, que l’étude des formes du syllogisme, étude que je ne méprise point, vous le savez[7]. Je vous donne les moyens pratiques de développer en vous la vraie lumière de la raison. Si vous les employez, si vous préparez vos journées par la consécration du soir, votre sommeil lui-même travaillera. Vous vous réveillerez plein de sève, plein d’idées implicites, d’harmonies sourdes. Si, pour écouter cette fermentation intérieure de la vie, cette voix du Verbe au fond de l’âme, vous savez établir le silence en vous, le silence vrai, extérieur et intérieur : si, pour ne pas se borner à de vagues auditions de ces murmures lointains, qui cesseraient bientôt par la moindre paresse, vous y correspondez par le travail ; si vous cherchez à en fixer les précisions et les détails par la pensée articulée et incarnée dans l’écriture, soyez certains qu’après bien peu de jours d’un tel effort, vous en verrez les fruits. Et lorsque, après votre travail, vous prendrez un jour de repos, et, après une journée, quelques semaines, — si c’est le vrai repos, non son contraire, — vous verrez que votre repos continuera votre travail, et que vous pourrez dire de votre esprit ce qu’on dit de la terre :