Vous donc qui voulez devenir ouvrier parmi les hommes, rendez-vous attentif aux signes des temps qui s’aperçoivent.
Mais d’abord, qu’attendez-vous de la marche de l’humanité sur la terre ? Vers quel avenir va le monde ? Comment finira-t-il ?
Pour moi, je crois que le monde est libre et finira comme il voudra. Le monde finira comme un saint, comme un sage, ou comme un méchant : peut-être comme une de ces âmes insignifiantes et inutiles que Dieu seul peut juger. Tout est possible. L’humanité est libre. Il n’y a pas d’article de foi sur ce point. La seule chose qu’en ait dite le Christ, si toutefois j’entends bien ses paroles, est une question qu’il a posée sans la résoudre. « Quand le fils de l’Homme reviendra, dit-il, pensez-vous qu’il trouve encore de la foi sur la terre ? » Il semble que, sur ce sujet, le doute est la vérité même.
Or, je ne sais si vous sentez ceci comme je le sens, mais ce doute m’électrise. Le doute énerve d’ordinaire ; ici il vivifie, il transporte. Oui, il se peut que sur la face de cette terre, comme fruit de tant de larmes et de luttes, le bien l’emporte enfin, que le règne de Dieu arrive, et que sa volonté soit faite en la terre, comme au ciel. Il se peut que l’histoire finisse par une moisson. Et il se peut aussi que tout finisse par la stérilité, comme la vie du figuier maudit ; que, comme on voit des hommes, épuisés de débauche et perdus de folie, mourir avant le temps, le monde aussi vienne à mourir avant le temps, épuisé de débauche et perdu de folie. Il se peut que la justice et la vérité soient vaincues, et rentrent dans le sein de Dieu en maudissant la terre qui aura refusé de donner son fruit. Or, vous savez qu’aujourd’hui, parmi nous, bien des esprits découragés soutiennent qu’il en sera certainement ainsi. D’autres, étrangement confiants, déclarent qu’il en sera, sans aucun doute, tout autrement, et que le bien doit triompher sur terre. Moi, je l’ignore, et je ne sais qu’une seule chose, c’est que l’humanité est libre et que l’homme finira comme il voudra. Je sais que vous, moi, chacun de nous, nous pouvons ajouter nos mouvements et notre poids au mouvement de décadence qui nous emporte vers l’abîme, ou bien, au nom de Dieu, et en union avec le Christ, travailler à sauver le monde, et à redresser, en ce moment même, la direction du siècle et de l’histoire, si elle est fausse.
Mais, je vous le demande maintenant, et ceci est la plaie du siècle, qu’est-ce qui nous manque à tous pour cette œuvre ?
Il nous manque la foi.
Si vous aviez de la foi, seulement comme un grain de sénevé, a dit le Christ, vous transporteriez les montagnes, et rien ne vous serait impossible. Or, qui est-ce qui croit maintenant que rien n’est impossible ? Qui est-ce qui croit qu’on peut transporter les montagnes, qu’on peut guérir les peuples, faire prédominer la justice dans le monde, et, dans l’esprit humain, la vérité ? Où sont-ils, ces croyants ?
La foi manque dans ceux qu’il faut sauver, et l’on ne peut pas les saisir ; et la foi manque dans ceux qui veulent ou croient vouloir sauver les autres, et ils n’ont pas la force d’entraîner ceux qu’ils auraient saisis.
Quand le Fils de l’Homme reviendra, pensez-vous qu’il trouve encore de la foi sur la terre ?
Je le vois, nous sommes sous le coup de cette question. Voilà la plaie.