Le défaut d’ensemble en histoire équivaut à l’erreur. Faute d’ensemble, on perd de vue la proportionnalité des faits ; dès lors, toute la science du passé devient informe sous nos yeux. On fausse l’histoire en ôtant aux faits leur mesure. On ne ment pas, on ne tronque pas absolument, on n’ajoute pas, mais on groupe les objets, et on dirige où l’on veut la lumière qui les montre. On a deux manières inverses de voir, l’une qui grossit, l’autre qui diminue, ce qui détruit toute la vérité du spectacle ; on voit, comme cet animal de la fable, successivement avec les verres opposés de cette lunette.

On voit de près tout ce qui charme.

On voit de loin ce qui déplaît.

Par là, on peut établir par l’histoire les plus redoutables mensonges et les plus pernicieuses erreurs. C’est pour cela que M. de Maistre a pu dire : « L’histoire depuis trois cents ans, est une conspiration permanente contre la vérité. » Parole capitale, à laquelle on commence à faire droit.

Je voudrais pour cette seconde éducation que vous entreprenez par amour de la vérité, vous voir reprendre vos études historiques en commençant par l’histoire universelle, vue d’abord dans le plus rapide ensemble. Dès ce premier coup d’œil jeté sur toute l’histoire, je voudrais faire entrer toute la science comparée que comporte l’histoire, astronomie, géologie, géographie, philologie, philosophie, théologie. Évidemment l’esprit moderne travaille à la philosophie de l’histoire, et la vanité d’un si grand nombre de tentatives malheureuses sur ce point n’empêche pas cette tendance d’être profondément utile et vraie.

Et puisque j’ai nommé la théologie, je voudrais, en effet, que l’histoire fût pour vous une étude sacrée, et que vous pussiez dire avec Ritter : « Cette science est pour moi une religion. » Je voudrais qu’avec saint Augustin et Bossuet, vous pussiez contempler dans son ensemble la marche du genre humain, en y cherchant cette trace de Dieu dont un prophète a dit : « Seigneur, qu’il nous soit donné de connaître votre route sur cette terre, et votre plan providentiel pour le salut de tous les peuples[28]. » Est-ce que le progrès de l’histoire est autre chose que le progrès de la religion ? Est-ce qu’on ne peut pas donner de la religion et de l’histoire cette seule et même définition : « Le progrès de l’union des hommes entre eux et avec Dieu ? »

[28] Ut cognoscamus in terra viam tuam, in omnibus gentibus salutare tuum. (Ps. LXVI.)

Puis il faudrait étudier d’abord le théâtre où se passe la scène de l’histoire, — cette planète qui nous est donnée, — et méditer ce qui nous est connu de sa nature, de son origine et de ses destinées.

Il faut d’abord la voir voguer comme un navire et louvoyer sur l’écliptique, en roulant sur son axe, et courant autour de ce centre glorieux d’où lui viennent la lumière et la vie. Il faut voir sa petitesse relative, connaître sa jeunesse, et savoir qu’elle mourra. Nous avons parmi les planètes une planète morte, les autres mourront aussi. Nous voyons parmi les étoiles s’éteindre des soleils ; le nôtre s’éteindra aussi. Ce qu’il faut en conclure d’abord est que nous sommes des passagers sur un vaisseau. Puis en voyant courir ce vaisseau, avec son infatigable vitesse et la surprenante précision de sa marche, demandons-nous : Pourquoi court-il, et où va-t-il ? et répondons avec le prince des géographes : « La terre, dans ses révolutions perpétuelles, cherche peut-être le lieu de son éternel repos[29]. »

[29] Voir dans la Connaissance de l’âme, le livre intitulé : le Lieu de l’immortalité.