Si donc vous voulez établir un peu de silence autour de vous, lisez modérément, et chassez de chez vous les profanes. Éloignez-vous, de toute manière, des paroles inutiles : il en sera demandé compte, dit l’Évangile. Il en sera demandé compte aux complices aussi bien qu’aux auteurs.

II

Il faut donc écouter Dieu. Il faut faire silence pour l’entendre. Mais le silence suffit-il ?

Oui, on peut dire que le silence suffit, car, dit saint Augustin, la Sagesse éternelle ne cesse de parler à la créature raisonnable, et la raison ne cesse de fermenter en nous. Seulement, il n’est pas facile d’obtenir le silence.

Faites taire les hommes, faites taire les livres, soyez véritablement seul, avez-vous pour cela le silence ? Qu’est-ce que cette loquacité intérieure des vaines pensées, des désirs inquiets, des passions, des préjugés particuliers de votre éducation, des préjugés plus redoutables du siècle qui vous porte et vous inspire à votre insu ? Avant d’arriver au silence sacré du sanctuaire, il y a de grandes victoires à remporter. Il faut ces surnaturelles victoires dont l’esprit de Dieu dit : « Celui qui sera vainqueur, je lui donnerai pouvoir sur les nations. » (Qui vicerit, dabo ei potestatem super gentes.)

Il faut cesser d’être esclave de soi-même et esclave de son siècle. Je ne dis pas que la lutte doit avoir cessé ; je dis qu’elle doit avoir commencé. La passion, en vous, doit avoir senti la puissance de la raison. Il faut avoir rompu avec le siècle, et avoir dit au torrent du jour : Tu ne m’emporteras pas. Il faut avoir échappé à ce côté faux de l’esprit du siècle, à cet entraînement aveugle et pervers par lequel chaque époque menace d’échapper au vrai plan de l’histoire universelle, et en retarde l’accomplissement. Corrumpere et corrumpi sæculum vocatur, disait Tacite. Ce siècle-là, ce corrupteur avec ses préjugés, ses doctrines, sa philosophie s’il en a, il faut s’élever, et se tenir élevé, au-dessus de lui, pour le juger, le juger pour le vaincre, et pour le diriger au nom de Dieu. C’est le sens du mot cité plus haut : « Celui qui sera vainqueur, je lui donnerai pouvoir sur les nations. »

Je n’insiste pas davantage sur ce point capital, ni sur l’extrême difficulté de cette victoire, ni sur l’espèce de terreur profonde qu’éprouve une âme qui vivait naïvement de la vie de son siècle, et qui maintenant entre en lutte et en contradiction avec cette immense vie et ses puissants mouvements, et commence à sentir sa faiblesse, sa petitesse, son isolement, en face de ces grands flots. Tout ceci nous entraînerait trop loin. J’indique seulement ici à quelles conditions l’âme obtient le silence pour écouter Dieu.

III

Pythagore avait divisé la journée des disciples de la philosophie en trois parties : la première partie pour Dieu dans la prière : la seconde pour Dieu dans l’étude ; la troisième pour les hommes et les affaires.

Ainsi toute la première moitié du jour était pour Dieu.