C’est, en effet, le matin, avant toute distraction et tout commerce humain, qu’il faut écouter Dieu.

Mais précisons. Qu’est-ce, en effet, qu’écouter Dieu ? me direz-vous. En pratique, écouterai-je ainsi, comme les contemplatifs de l’Inde, depuis le matin jusqu’à midi ? Me tiendrai-je le front penché et la tête appuyée sur ma main, ou les yeux fixés vers le ciel ? Que ferai-je en réalité ?

Voici la réponse. Vous écrirez.

Vous êtes-vous quelquefois demandé : Quel est le moyen, y a-t-il un moyen d’apprendre à écrire ? Ce moyen d’apprendre à écrire et de développer, en ce sens, vos facultés dans toute leur étendue, je vous l’offre ici. Ce sera là l’avantage secondaire de l’emploi de vos matinées.

Parlons d’abord, sous ce second point de vue, de votre travail du matin. Ce ne sera pas un hors-d’œuvre, ni même une digression, car nous verrons que cet exercice secondaire vous mène ici droit au but principal.

Saint Augustin commence ainsi son livre des Soliloques : « J’étais livré à mille pensées diverses, et depuis bien des jours, je faisais les plus grands efforts pour me trouver moi-même, moi et mon bien, et pour connaître le mal à éviter, quand tout à coup, — était-ce moi-même ? était-ce un autre ? était-il hors de moi ou en moi ? je l’ignore et c’est précisément ce que je désirais ardemment de savoir ; — toujours est-il que tout à coup il me fut dit : Si tu trouves ce que tu cherches, qu’en feras-tu ? A qui le confieras-tu avant de passer outre ? — Je le conserverai dans ma mémoire, répondis-je. — Mais ta mémoire est-elle capable de conserver tout ce que ton a esprit a vu ? — Non, certes, elle ne le peut. — Il faut donc écrire. — Mais comment, puisque tu crois que ta santé se refuse au travail d’écrire ? Ces choses ne se peuvent dicter : elles demandent toute la pureté de la solitude. — Cela est vrai ; je ne sais donc que faire. — Le voici : demande de la force, et puis du secours pour trouver ce que tu cherches ; puis écris-le, pour que cet enfantement de ton cœur t’anime et te rende fort. N’écris que les résultats, et en peu de mots. Ne pense pas à la foule qui pourra lire ces pages ; quelques-uns sauront les comprendre[3]. »

[3] Œuvres complètes, t. I, p. 698.

Maintenant, je vous prie, pensez-vous que ces choses n’arrivent qu’à saint Augustin ? Si elles n’arrivent qu’à lui et ne nous arrivent pas, c’est que notre pitoyable incrédulité s’y oppose. Croyez-vous en Dieu ? Dieu est-il muet ? N’est-il pas certain que Dieu parle sans cesse, comme le soleil éclaire toujours ? Je vous dirai ici avec Thomassin : « Quiconque s’étonne de ces choses et les regarde comme incroyables, inespérées, inouïes, celui-là ne sait pas ou ne réfléchit pas que la descente de Dieu, réelle et substantielle, dans la nature intelligente, est un fait continuel et quotidien[4]. »

[4] Dogm. theol., de Incarnat., lib. I, cap. XXI. — Lisez, dans notre Logique, le livre intitulé : Des vertus intellectuelles inspirées.

Mais n’insistons pas en ce moment sur ce côté de la question. Saint Augustin lui-même, parlant de son inspirateur, ne se demande-t-il pas : « Était-ce moi-même ? était-ce un autre ? » Je vous dis seulement ici que si vous suivez mon conseil, si vous consacrez à écrire les meilleures heures du jour, rien ne peut vous donner autant de chances pour entendre ou pour voir la vérité, et rien ne saurait, au même degré, vous former à écrire. Là sont les sources du génie et du talent.