Traitons ceci avec quelque détail, c’est le lieu : le livre correspondant de la Logique d’Aristote traite beaucoup de la rhétorique.
Vous le savez, il n’y a que les ouvrages bien écrits qui subsistent et qui font trace. Les autres, même savants, ne sont que des matériaux. Ce sont comme des créations inférieures destinées à être assimilées par quelque esprit plus vigoureux qui s’en nourrit, les fait homme, et les ajoute à la vie de l’esprit humain. Si donc vous voulez propager la vérité, il faut savoir écrire. Je dirais qu’il vous faut acquérir du style, si ce mot n’avait deux sens, dont l’un, le sens vulgaire, est pitoyable. Dans ce dernier sens, il serait bon de dire : « Pas de style ! » comme on a dit : « Pas de zèle ! » Le meilleur style, en ce sens, est de n’en point avoir. Ce style, on le voit assez, sert à déguiser la pensée ou son absence : vêtement toujours un peu de mauvais goût, qui, en tous cas, par cela seul qu’il est vêtement, nous empêche d’arriver à la sublime et saisissante nudité du vrai.
Mais si vous entendez le style dans le sens de ce très beau mot, « le style c’est l’homme », le style, alors, c’est aussi l’éloquence, quand toutefois on la définit avec un maître habile : « L’éloquence n’est que l’âme mise au dehors. »
Cela posé, je trouve tout, comme règle pratique de l’art d’écrire, dans le fragment de saint Augustin qui vient d’être cité.
Le style, l’éloquence, la parole dans le sens le plus élevé du mot, c’est l’homme, c’est l’âme mise en lumière. C’est-à-dire que si vous voulez apprendre véritablement à écrire, il faut apprendre à éviter non seulement tout mot sans pensée, mais encore toute pensée sans âme.
« Le style, disait Dussaulx, est une habitude de l’esprit. » — « Heureux ceux, dit Joubert, dans lesquels il est une habitude de l’âme. » Et Joubert ajoutait : « L’habitude de l’esprit est artifice ; l’habitude de l’âme est excellence ou perfection. »
Donc, pour écrire, il ne faut pas seulement sa présence d’esprit, il faut encore sa présence d’âme ; il faut son cœur, il faut l’homme tout entier : c’est à soi-même qu’il en faut venir. Saint Augustin commence donc parfaitement quand il dit : JE ME CHERCHAIS MOI-MÊME.
Mais il faut plus. Non seulement il faut apprendre à éviter toute parole sans pensée et toute pensée sans âme, mais encore il faut éviter, je dis, pour bien écrire, tout état d’âme sans Dieu. Car, sans doute, ce que l’éloquence entend mettre au dehors, ce n’est pas l’âme dans sa laideur, c’est l’âme dans sa beauté. Or, sa beauté, indubitablement, c’est sa ressemblance à Dieu. Car comme le dit encore excellemment Joubert : « Plus une parole ressemble à une pensée, une pensée à une âme, une âme à Dieu, plus tout cela est beau. »
Il faut donc, comme saint Augustin, chercher son âme, se chercher soi, SOI ET SON BIEN, son âme et sa beauté. (Quærenti mihi memetipsum et bonum meum.) Il vous faut donc, pour très bien écrire, la présence de votre âme et la présence de Dieu : c’est-à-dire il faut que votre âme tout entière, s’il est possible, soit éveillée et que la splendeur de Dieu soit sur elle.
C’est là, dis-je, ce qu’il faut chercher. Mais qui cherche trouve. Si vous cherchez dans le silence et la solitude, avec suite et persévérance (volventi mihi diu, et per multos dies sedulo quærenti), plus d’une fois il vous arrivera d’être comme réveillé et de sentir que vous n’êtes plus seul. Cependant l’hôte intérieur et invisible est tellement caché et impliqué dans l’âme que vous doutez. Est-ce moi-même ou est-ce un autre qui a parlé ? Où est-il ? Se fait-il entendre de loin ou parlera-t-il dans ce fond reculé de moi-même si éloigné de la surface habituelle de mes pensées ?