Ne vous arrêtez pas à ce doute. En pratique, peu importe. Tâchez seulement de ne pas laisser perdre ce que vous entendez et ce que vous voyez alors. Ne vous fiez pas à la mémoire. La mémoire n’est fidèle et complète qu’en présence des objets. La mémoire est une faculté qui oublie. Quand la lumière céleste des idées luit sur elle, elle croit que cette lumière ne lui sera point ôtée et qu’elle verra toujours le même spectacle. N’en croyez rien. Quand la lumière se sera retirée, la mémoire pâlira, comme la nature quand le soleil s’en va, car ici l’absence c’est l’oubli.
Il faut donc écrire alors. (Ergo scribendum est.) Il faut s’efforcer de décrire l’ensemble vaste, les détails délicats du spectacle intérieur que vous voyez à peine ; il faut écouter et traduire les veines secrètes du murmure sacré (venas divini susurri) ; il faut suivre et saisir les plus délicates émotions de cette vie éveillée.
Mais je ne puis, répond saint Augustin ; ma santé m’en empêche. (Valetudo scribendi laborem recusat.) Et ici, il faut reconnaître que chacun a naturellement cette sorte de santé qui ne peut pas écrire. Est-ce que l’état presque toujours grossier, enivré, remuant, lourd, somnolent, de mon corps, ne m’empêche pas d’écrire, c’est-à-dire de suivre et de fixer ces beautés intérieures que j’aperçois à peine, et ces délicates émotions, croisées, effacées, étouffées par les rudes et pétulantes émotions de mes sens ?
Que faire donc ? (Nescio quid agam.) il faut qu’il soit porté remède à cet état de votre corps. (Ora salutem et auxilium.) Il faut fuir cet état ténébreux du corps qui empêche d’écrire. Il faut demander à Dieu cette sorte de santé précieuse et bénie qui rend le corps simple et lumineux, et dont l’Évangile parle quand il dit : « Si votre œil est simple, tout votre corps sera éclairé et vous illuminera comme un réflecteur de lumière[5]. »
[5] … Totum corpus tuum lucidum erit, et sicut lucerna fulgoris illuminabit te. (Luc, XI, 36.)
Oui, il faut que votre corps même soit entraîné et entre dans la voie de votre esprit et de votre âme. « Tout ce qu’on pense, dit parfaitement Joubert, il faut le penser avec l’homme tout entier, l’esprit, l’âme et le corps. » Oui, le corps est de la partie, et saint Augustin le sentait.
Il faut que l’esprit, l’âme et le corps, en harmonie, soient devenus ensemble comme un seul instrument docile à l’inspiration intérieure : inspiration qui manque peu, mais qui trouve rarement l’instrument préparé.
Le délicat et profond écrivain que j’aime à vous citer sur ce sujet l’avait bien observé : « Quand il arrive à l’âme de procéder ainsi, dit-il, on sent que les fibres se montent et se mettent toutes d’accord. Elles résonnent d’elles-mêmes, et malgré l’auteur, dont tout le travail consiste alors à s’écouter, à remonter la corde qu’il entend se relâcher, et à descendre celle qui rend des sons trop hauts, comme sont contraints de le faire ceux qui ont l’oreille délicate quand ils jouent de quelque harpe.
« Ceux qui ont jamais produit quelque pièce de ce genre m’entendront bien, et avoueront que, pour écrire ou composer ainsi, il faut faire de soi d’abord, ou devenir à chaque ouvrage un instrument organisé[6]. »
[6] Pensées de Joubert, t. II, p. 95.