N’est-ce pas là ce que veut dire le prophète qui s’écrie : « Éveille-toi, ma glorieuse lumière ! éveille-toi, lyre de mon âme ! » (Exsurge, gloria mea. Exsurge, psalterium et cithara.) Mais, je vous en préviens, si vous attendez pour écrire que votre âme et votre corps soient devenus cet instrument sonore et délicat, vous n’écrirez pas. Que dit en effet, saint Augustin ? « Priez, demandez la force, la santé, le secours, et écrivez, afin que, vous sentant père, vous en deveniez plus fort (ut prole tua fias animosior). »

Oui, commencez par écrire et produire, dussiez-vous sacrifier ensuite les premiers-nés. Mais, en tout cas, les premiers fruits vivants de votre esprit l’animeront ; les fibres se monteront, et se mettront d’accord d’elles-mêmes.

Savez-vous pourquoi des esprits, d’ailleurs très préparés, restent souvent improductifs et n’écrivent pas ? C’est parce qu’ils ne commencent jamais, et attendent un élan qui ne vient que de l’œuvre. Ils ignorent cette incontestable vérité, que pour écrire, il faut prendre la plume, et que, tant qu’on ne la prend pas, on n’écrit pas.

Et ils ne prennent jamais la plume, parce que je ne sais quelle circonspection les arrête ; ils pensent au lecteur, ils tremblent devant toute cette foule de critiques qu’ils imaginent et devant leurs mille prétentions.

Aussi, que dit saint Augustin ? « Ne cherchez pas à attirer toute cette foule ; quelques-uns sauront vous comprendre. » (Nec modo cures invitationem turbæ legentium.)

Le respect humain est un fléau dans tous les ordres de choses. Pensez à Dieu et à la vérité, et ne craignez pas les hommes : règle fondamentale pour bien écrire, comme pour parler.

Ne faites donc point d’apprêts pour attirer les hommes. Pas de style, avons-nous dit, mais la sévère nudité du vrai ! N’écrivez que les résultats, en peu de mots (paucis conclusiunculis breviter collige) ; retranchez tout ce qui n’est que vêtement, ornement, appât, ruse, effet, précaution, transition. Transition ! fléau du style et de la parole ! Combien d’esprits que les transitions empêchent de passer, et ne laissent jamais arriver à ce qu’ils voulaient dire ! N’écrivez que là où vous voyez, où vous sentez. Là où vous ne voyez pas, où vous ne sentez pas, n’écrivez pas ; taisez-vous. Ce silence-là aura son prix, et rendra le reste sonore.

Quelle dignité, quelle gravité, quelle vérité dans la parole de celui qui n’attend rien des hommes, qui ne cherche aucune gloire, mais qui cherche la vérité : qui craint Dieu seul et attend tout de Dieu ! Le Christ parlant à ceux qui cherchent la gloire venant des hommes, et non pas celle qui vient de Dieu, ne dit-il pas : « Son Verbe ne demeure point en vous » (verbum ejus non habetis in vobis manens) ? Donc cherchez la gloire qui vient de Dieu ; alors le Verbe de Dieu demeure en vous.

« Jouez pour les Muses et pour moi, » disait un célèbre Athénien à un grand musicien méconnu. Appliquez-vous ce mot. Écrivez pour Dieu et pour vous. Écrivez pour mieux écouter le Verbe en vous, et pour conserver ses paroles. Supposez toujours qu’aucun homme ne verra ce qui vous est ainsi dicté.

Plus un livre est écrit loin du lecteur, plus il est fort. Les pensées de Pascal, les travaux de Bossuet pour le dauphin, la Somme de saint Thomas d’Aquin surtout, écrite pour les commençants, en sont des preuves. Une preuve des plus singulières en ce genre se trouve dans les deux styles de Massillon : celui du Petit Carême, et celui des Discours synodaux : le premier, préparé pour la cour, où l’auteur abuse vraiment de la ductilité de la pensée, où le délié de la trame épuise la patience du regard ; l’autre presque improvisé pour quelques curés d’Auvergne, courtes pages vivantes, énergiques, où l’on rencontre un autre Massillon, aussi supérieur au premier qu’un beau visage est supérieur à un beau voile.