Voici encore une précaution à prendre.

L’esprit est prosaïque, l’âme poétique est musicale. Symphonialis est anima : ainsi parlait une sainte du moyen âge. Le livre de l’Imitation le dit aussi. Quand l’âme se recueille et entend quelque chose de Dieu, que la paix et la joie l’inondent, il arrive bien ce que dit Gerson : Si das pacem, si gaudium sanctum infundis, erit anima servi tui plena modulatione. Joubert aussi l’avait compris : « Naturellement, dit-il, l’âme se chante à elle-même tout ce qu’il y a de beau. » Aussi, quand le style est une habitude de l’âme, il y a un écueil à éviter : c’est le chant. C’est l’excès de l’harmonie musicale dans le style, et l’introduction involontaire, presque continuelle du rythme et du vers dans la prose : c’est un vrai défaut, quoique dans une prose parfaite, toute syllabe, je crois, est comptée, et même pesée. Mais il faut rompre ce chant trop explicite, non par un calcul de détail, mais par une modération générale et une profonde pudeur de l’âme, qui, n’osant pas chanter, modère le rythme des mots, le rend presque insensible, de même qu’elle renferme en elle, avec pudeur, l’enthousiasme de sa pensée, et le maintient intime, caché, réservé, presque insensible, mais d’autant plus irrésistible et pénétrant.

CHAPITRE II
L’IDÉE INSPIRATRICE

Je continue à vous donner ces conseils, à vous, qui croyez à la présence de Dieu, et qui êtes résolu à l’austère discipline de sa divine école. Puissé-je me faire comprendre et vous mener jusqu’à la pratique même !

Je suivrai vos conseils, me direz-vous. Je saurai supporter la solitude et le silence. J’écrirai donc. Mais quoi ?

La réponse est impliquée dans ce qui précède ; elle est très loin du conseil de Boileau :

Faites choix d’un sujet…

Mot étrange ! Est-ce qu’un homme sérieux choisit un sujet ? S’il n’en a pas, il n’écrit pas. Jamais il n’a le choix.

D’abord, au fond, il n’y a qu’un sujet : Dieu, l’homme et la nature dans leur rapport ; rapport où se rencontrent à la fois le bien, le mal, le vrai, le beau, la vie, la mort, l’histoire, l’avenir. De sorte que l’unique sujet total de la méditation de l’âme, c’est, en effet, celui qu’indique saint Augustin : Je cherchais pendant bien des jours ; je me cherchais moi-même, moi et mon bien, et le mal que je veux fuir. (Volventi mihi et per multos dies quærenti sedulo memetipsum et bonum meum, et malam quod esset vitandum.)

Soit ! Mais de quel côté prendre ce sujet, qui est le sujet universel ? Je réponds : Il faut le prendre comme il se présente.