En d’autres termes la philosophie est la science propre que porte et que possède l’esprit humain ; c’est l’esprit humain développé. L’esprit humain développé doit pénétrer le monde des corps, en connaître les lois. Mais il doit, en même temps, se soumettre à Dieu, non plus seulement de cette soumission nécessaire à son développement propre, mais de cette autre soumission plus profonde qui développe en lui la lumière de Dieu même ; qui, à la propre racine et à la propre substance de l’homme, ajoute les fruits dont Dieu est la racine et la substance.

Or, l’esprit humain est capable du développement qui vient de Dieu, comme un arbre est capable de greffe,

Et peut porter des fruits qui ne sont pas les siens.

Ces fruits nouveaux détruisent-ils le vieil arbre ? Ils l’honorent et le glorifient. Lui enlèvent-ils sa sève ? Non ; mais ils donnent à cette sève qui demeurait stérile, un cours glorieux. C’est ainsi que la science divine ne détruit pas la science humaine, mais l’illumine.

Or, la théologie, c’est la philosophie greffée. Et cette greffe, c’est l’esprit de Dieu même enté sur l’esprit humain. Et cette donnée nouvelle est et doit être surnaturelle, c’est-à-dire d’une autre nature que l’esprit humain même, infinie en présence de lui qui est fini, quoique indéfiniment grandissant.

Je n’explique pas ici le mystère de la greffe, ni pour le monde des corps, ni pour le monde des esprits. Je n’entends pas du reste, prouver ici ces assertions, je veux seulement vous donner des conseils pour l’étude de la théologie et vous y exhorter.

Remarquez d’abord que la théologie catholique, indépendamment de tout ce qu’enseigne la foi chrétienne, est manifestement, et ne peut pas ne pas être le plus grand monument, sans nulle comparaison, qu’ait élevé l’esprit humain. Je dis qu’outre la lumière divine, surnaturelle, dont, selon nous, la théologie est remplie, cette théologie est et ne peut pas ne pas être le plus immense faisceau de lumière humaine que les hommes aient jamais formé.

Voyez le fait. Quels sont les grands théologiens ? — Je ne parle pas de saint Paul. — Nos deux plus grands théologiens sont saint Augustin et saint Thomas d’Aquin. Le troisième est très difficile à nommer. Il y en a vingt, vraiment grands et profonds, et dont le plus glorieux n’est pas, comme théologien, le plus grand. Mais enfin, pour les hommes de lettres, mettons Bossuet. Voici donc saint Augustin, saint Thomas et Bossuet. Or, je vous prie, ne voyez-vous pas que saint Augustin renferme tout Platon, mais Platon précisé et encore agrandi ? Me direz-vous que saint Thomas d’Aquin ne contient pas en lui tout Aristote, mais Aristote élevé de terre, lumineux et non plus ténébreux ? Me direz-vous que Leibniz n’est pas d’accord avec Bossuet ? Prétendrez-vous que Descartes tout entier n’a pas nourri Bossuet, et n’ait passé dans son génie ? Voici donc, dans nos trois grands théologiens, un faisceau composé des principaux génies du premier ordre. Citez un homme vraiment considérable qui pense dans un autre sens, et qui ait une autre lumière, un autre soleil de vérité que cette société de génies !

L’autorité d’un homme du premier ordre est grande assurément. Mais qu’est-ce que l’autorité de plusieurs hommes de premier ordre, je dis plus, l’autorité de tous les hommes du premier ordre, parlant à l’unisson ? Or, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin et Bossuet parlent à l’unisson ; ceux qu’ils impliquent en eux parlent de même ; tout ce qui, dans Platon, dans Aristote, dans Leibniz et Descartes, n’entre pas dans cet unisson que forment les trois autres, qui sont théologiens, tient de l’erreur, de l’accident, et ne saurait compter. Ce sont des fautes, comme les plus grands hommes en commettent.

Mais est-ce là toute l’autorité humaine de la théologie ? Je n’en ai dit que la moindre partie. La théologie, toujours considérée seulement dans son côté humain, est la seule science, ceci est capital, que le genre humain ait travaillé en commun. Tout ce que le père des hommes, sorti des mains de Dieu, et ses premiers enfants ont livré à la mémoire du genre humain et à la tradition universelle ; tout ce que les prophètes et les vrais fils de Dieu, dans tous les temps, ont pu voir et recevoir de Dieu ; tout ce que les apôtres du Christ, les martyrs et les Pères ont compris ; tout ce que les méditations des solitaires, qui n’aimèrent que la vérité, ont mystérieusement excité dans l’esprit humain ; tout ce que les grands ordres religieux, travaillant en commun, comparant, débattant sans cesse leurs travaux, ont développé et précisé ; tout ce que les conciles généraux, les premières assemblées universelles qu’ait vues le monde, ont défini ; tout ce que les erreurs, mises à jour, reconnues et jugées à leurs fruits, dans l’importante histoire des sectes, nous ont ôté d’incertitudes ; tout ce que les saints et les saintes, ces sources vives de pure lumière, ont inspiré, sans écrire ni parler : tout cela mis en un, voilà la théologie catholique. Vous le comprenez maintenant, c’est la seule science que l’esprit humain ait enfantée d’ensemble. Les grandes œuvres philosophiques sont des œuvres de grandeur isolée ; l’œuvre théologique est un mouvement de totalité du vaste cœur et de l’immense esprit humain. De plus, s’il est vrai, comme on n’en peut douter, que là où les esprits s’unissent, là se trouve Dieu, il s’ensuit que la théologie catholique est l’œuvre universelle et la voix unanime des hommes qui ont été unis entre eux et avec Dieu. C’est pourquoi je répète parce que je l’ai prouvé, que la théologie catholique est et ne peut pas être autre chose que le plus grand monument qu’ait élevé l’esprit humain, et le plus grand faisceau de lumière qu’il y ait en ce monde.