II
Mais quels sont aujourd’hui les dangers qui menacent ce règne de la croix ?
Les chrétiens sont maîtres du monde. Mais les chrétiens sont divisés. Le vieux monde ne peut rien contre eux. Il ne peut rien qu’avec eux et par eux, et en les divisant. Or, Dieu a permis que l’esprit du vieux monde pénétrât au milieu des chrétiens pour une épreuve nouvelle. L’esprit qui nie le sacrifice, qui l’abolit et le retourne, l’esprit de la cité du mal où chacun doit s’aimer contre tous et contre Dieu même, l’esprit païen a relevé la tête et trouvé des adorateurs. Dieu a permis que l’esprit ancien divisât son peuple, comme autrefois il avait permis que son peuple, maître de la terre promise, fût divisé. Dix tribus se séparaient alors de Jérusalem et du temple, et, abolissant le sacrifice, elles adoraient Astarté, Baal et le Veau d’or : Astarté, déesse de la volupté, adorée comme souverain Bien ; Baal, dieu du soleil, lumière créée, adorée comme lumière incréée, et l’Or, instrument de l’orgueil et de la volupté. Après mille ans de christianisme, la moitié du peuple chrétien, trop attachée à l’esprit du vieux monde, à sa sagesse philosophique et politique, et incapable du grand sacrifice de la virginité, s’est séparée du monde nouveau, mais sans abolition formelle du sacrifice. — Schisme oriental. — Et, depuis trois cents ans, voici le Protestantisme, et le philosophisme du dix-huitième siècle, et le sophisme contemporain, triple effort de l’esprit du vieux monde pour abolir le sacrifice !
Qu’est-ce en effet que cet esprit manifesté sous ces trois formes, esprit que les aveugles appellent esprit nouveau, quoiqu’il soit au contraire l’antique esprit païen luttant contre l’esprit nouveau ? Qu’est-ce que le protestantisme ? Le protestantisme est par essence et précisément l’abolition du sacrifice. Abolir la réalité du saint sacrifice quotidien, pour n’en plus faire qu’un pâle et stérile souvenir ; abolir le terrible et réel sacrifice de toutes les forces de l’homme par la virginité ; abolir la mortification, l’abstinence et le jeûne ; abolir la nécessité des bonnes œuvres, l’effort, la lutte et la vertu ; renfermer en un mot le sacrifice en Jésus seul, sans le laisser passer à nous ; ne plus dire comme saint Paul : « Je soufre ce qui reste à souffrir des souffrances du Sauveur. » Mais dire à Jésus crucifié : « Souffrez seul, ô Seigneur ! » voilà le protestantisme.
Oui, dire à Jésus crucifié : « Souffrez seul, ô Seigneur ! » voilà, non pas certes dans la pratique des individus, mais dans l’essence même de son dogme, voilà précisément la racine de tout le protestantisme. C’est un effort pour renverser la croix, pour l’arracher de terre, et dispenser chaque homme de la porter, sans pourtant en nier l’idée, puisque la croix de Jésus-Christ est manifestement tout l’Évangile, et que le peuple protestant se dit chrétien.
Mais la secte philosophique, qui s’élève au dix-huitième siècle, va plus loin. Elle s’attaque à l’idéal même du sacrifice ; elle s’attaque à Jésus-Christ même ; elle prétend l’écraser, et purger l’univers entier de toute trace et de toute idée de la croix, de toute pensée du sacrifice. Qu’est-ce qu’on sacrifie, lorsque l’on sacrifie ? On sacrifie la volupté, l’orgueil et l’égoïsme. Mais c’est précisément ce qu’on entend sauver, ce qu’on prétend adorer quand on retourne à l’esprit païen ; et l’on reprend avec le vieux culte, le culte de soi, le culte de l’orgueil et de la volupté. On adore de nouveau Astarté, déesse de la joie sensuelle, et Baal, lumière créée, raison humaine que l’on fait Dieu, et l’Or, dieu de toutes les passions, maître de tout.
Mais les sophistes du dix-neuvième siècle poussent à bout cette doctrine. Leur unique et continuel ennemi, c’est la croix. Abolir absolument toute idée et toute trace de la croix et du sacrifice, tout frein, toute autorité, toute subordination de l’homme à Dieu, toute loi, toute discipline, toute conscience, toute distinction du bien et du mal, c’est le but et l’idée[40].
[40] Dans la Revue des Deux-Mondes du 16 février 1861, dans un article sur l’Hégélianisme, l’auteur déclare qu’il veut dégager du système hégélien, qui est mort, « sa pensée vivante et éternelle… ses éléments permanents… les pensées élevées et profondes nous lui devons… les deux ou trois idées que l’humanité s’est appropriées… et qui suffisent à la gloire du philosophe et à celle du pays et du siècle qui l’ont vu naître… » Cela dit, voici ce qu’il trouve :
« La découverte du caractère relatif des vérités, qui est le fait capital de l’histoire de la pensée contemporaine… Les jugements absolus sont faux… Aujourd’hui, rien n’est plus pour nous vérité ni erreur, il faut inventer d’autres mots… Nous admettons jusqu’à l’identité des contraires. Nous ne connaissons plus la religion, mais des religions ; plus de morale, mais des mœurs ; plus de principes, mais des faits. Nous expliquons tout, et, comme on l’a dit, l’esprit finit par approuver tout ce qu’il explique. La vertu moderne se résume dans la tolérance… La morale, qui est l’abstrait et l’absolu, trouve mal son compte à cette indulgence… Les caractères s’affaissent pendant que les esprits s’étendent et s’assouplissent. »
Tout cela repose « sur ce principe qui s’est emparé avec force de l’esprit moderne, et qui peut être ramené à l’Hégélianisme : je veux parler du principe en vertu duquel une assertion n’est pas plus vraie que l’assertion opposée. »