Mais précisons. Comment la croix peut-elle devenir et la lumière et l’instrument de ce triomphe intellectuel de l’esprit nouveau, maintenant opprimé par l’esprit païen qui domine ? Le voici.

Il existe une étrange et vigoureuse peinture représentant le Calvaire sous la miraculeuse obscurité. Tout est noir, sauf la croix qui attire un rayon du ciel qu’elle réfléchit sur toute la scène. Tout point qui touche cette ligne lumineuse de la croix devient fécond à l’instant même, et des morts ressuscités sortent de terre.

De même la croix, je veux dire la doctrine du sacrifice, la pratique et l’idée et les applications intellectuelles du sacrifice, la croix, dis-je, fait descendre la lumière du ciel, la répand sur la terre, ressuscite et relève vers le ciel l’esprit humain, si mort qu’il soit, lui rend tous ses mouvements et toutes ses forces, et la vie, et la marche, et l’élan. Elle réunit dans une lumière unique, à la fois divine et humaine, les trois mondes que l’homme veut connaître.

En effet, le monde d’en haut est donné par la foi. Mais la donnée de la foi est obscure. La foi n’est pas la science. Il faut traduire en philosophie la simplicité de la foi, et faire germer en sagesse lumineuse ses données implicites. Ceci est un autre don du Saint-Esprit, dit la théologie : ceci s’opère par ce que l’on appelle les vertus intellectuelles inspirées, vertus données de Dieu, et sans lesquelles la foi, pour notre esprit, n’est qu’un talent à faire valoir ; mais vertus auxquelles l’homme travaille, et dont il ne se rend capable qu’en saisissant la croix et en s’y attachant. Il n’y a de lumière divine que pour l’intelligence sacrifiée, qui sort de soi pour s’élancer dans l’infini de Dieu. Les anciens eux-mêmes l’avaient vu, Platon l’a dit : « Philosopher, c’est apprendre à mourir. » Et ailleurs : « La sagesse n’est donnée qu’aux morts. » Et, en effet, l’attache aux phénomènes, sans libre élan vers les idées, est le mal des esprits terrestres non sacrifiés. Ces esprits ressemblent aux cœurs non sacrifiés, qui aiment la terre, le plaisir et les sensations : ces cœurs n’ont pas d’idées ; ils n’ont pas même la science de la terre, ils n’en ont que la vue animale. Et les esprits eux-mêmes, si grands qu’ils soient, lorsqu’ils sont liés à des cœurs non sacrifiés, perdent l’élan philosophique. Il faut abstraire, couper et retrancher, dépasser l’accident et les formes particulières pour arriver au vrai. C’est-à-dire qu’il faut sacrifier pour connaître la vérité, comme il faut sacrifier pour pratiquer le bien. Le sacrifice est la grande loi logique, comme il est la grande loi morale. Et je n’appelle point sacrifice ce que Bossuet nommait si bien : l’anéantissement pervers des faux mystiques. Ceci est le procédé des sophistes, qui anéantissent l’Être par la pensée, et le font identique au néant. Mais j’appelle sacrifice l’imitation du saint et salutaire sacrifice de la croix, où l’homme meurt, pour renaître glorieux ; où l’on meurt au temps pour revivre à l’éternité, à l’égoïsme pour revivre à l’amour. En un mot, j’appelle sacrifice non pas ce qui anéantit, mais ce qui multiplie et glorifie. Et ce divin passage, ce très saint et divin sacrifice, est le procédé nécessaire de la vie, pour notre cœur, notre esprit, notre corps, pour notre progrès dans le temps, et notre salut dans le monde à venir. Jésus-Christ, par sa croix, a inoculé sur la terre ce divin procédé de progrès, d’accroissement, de régénération et de résurrection. Les hommes, les peuples, les esprits et les cœurs qui s’y donnent, y trouvent la voie, la vérité, la vie.

La croix donc, éclairant nos travaux, peut seule relier les trois mondes dans sa lumière, et nous donner le commencement de cette science d’ensemble, qui ravira et entraînera l’esprit vers Dieu. Sans la croix, la base terrestre de la science ne s’élèvera jamais plus haut que la terre : l’œil contemplera la terre, mais sans y voir le reflet du ciel. « Nul ne peut monter au ciel, dit le Sauveur dans l’Évangile, que celui qui en est descendu… Mais quand j’aurai été élevé de la terre (par la croix), j’attirerai tout à moi. » Cela veut dire qu’aucun effort humain ne pouvait découvrir les divines données de la foi, c’est-à-dire la lumière du ciel. Mais la lumière du ciel, une fois répandue sur la terre par Jésus-Christ, qui est cette lumière même, peut remonter et attirer jusqu’au ciel la terre même. Et si la volonté de Dieu doit régner en la terre comme au ciel, sa lumière peut aussi briller sur la terre comme au ciel. Le chrétien, dans la science de la croix, peut comparer la terre avec le ciel. Il peut comparer l’ensemble des données terrestres, fruits de la science moderne, et l’ensemble des données célestes, apportées par le Révélateur, méditées, développées par l’Église catholique depuis des siècles. La sève terrestre, nécessaire à toute science humaine, peut, par l’arbre de la croix, dont les racines pénètrent jusqu’au centre du globe, remonter jusqu’au ciel pour s’unir à son air vital, et l’air vital, bu par la science terrestre, dans les branches de la croix, redescend jusqu’au centre du globe, pour y porter la vie d’en haut.

VI

La croix, outre ce qu’elle est d’ailleurs, est donc le véritable, le seul instrument de la science.

Les ministres de Dieu, ou les hommes sacrifiés à Dieu, seront ses ouvriers. Les autres les aident et taillent les pierres. Eux seuls connaissent le plan, l’ensemble, la loi, la vie du tout, et ont la force qui élève et rapproche les fragments du vrai. Eux seuls peuvent, par le sacrifice, acquérir quelque science expérimentale des choses d’en haut, et traduire en lumière humaine les données obscures de la foi ; eux seuls peuvent écouter Dieu dans la limpidité de la vie pure, le silence de l’humilité, le calme de la pauvreté. Eux seuls devenus humbles par la croix et sacrifiés dans l’étroite personnalité de l’esprit individuel, peuvent travailler plusieurs en un. Nos adversaires ne peuvent se réunir, si ce n’est en tumulte et pour détruire ; nous seuls, par l’amour intellectuel des esprits sacrifiés, pouvons nous réunir en ordre pour édifier. Nous seuls donc pouvons, par le nombre et l’union, l’effort suivi, la prière pénétrante et la bénédiction de Dieu, parcourir et connaître le monde immense des sciences contemporaines, parcourir et connaître le monde presque indéfini de l’histoire et de la science sociale, parcourir et connaître le monde plus immense encore de la théologie et de la foi ; puis rapprocher les mondes, les comparer, en faire, non pas la confusion et le mélange, mais la mutuelle pénétration dans la lumière, et dans la lumière de la croix, de manière à rapporter toute la nature à l’homme, tout l’homme à Jésus-Christ, à l’Homme-Dieu crucifié et ressuscité et « montant comme il l’a dit lui-même, vers son Père et notre Père, vers son Dieu et notre Dieu. »

Messieurs, toutes ces paroles seront peut-être énigmatiques pour plusieurs d’entre vous ; elles seront certainement moins obscures pour ceux qui ont longtemps médité l’Évangile. Quoi qu’il en soit, vous comprenez tous que le travail des ministres de Dieu, des chrétiens dévoués, unis par l’amour de la foi et travaillant dans la saine lumière de la philosophie chrétienne sur les admirables données de la foi, de l’histoire, des sciences, de la nature et de la société, peut produire en ce siècle un mouvement d’ensemble que les siècles passés étaient impuissants à produire ; un mouvement d’ensemble que l’esprit païen, esprit de division et d’incrédulité, dénué de philosophie véritable, livré au rêve du scepticisme, ou bien à la folie du panthéisme, ne saurait pas même entreprendre.

Voilà, Messieurs, notre irrésistible puissance dans notre lutte contre les forces du mal.