Nous tenons dans nos mains le principe, la possibilité d’une lumière catholique, universelle, à la fois divine et humaine, que l’adversaire n’a pas et ne saurait avoir. De plus, il y a une force publique, universelle aussi, qui est le gouvernail du monde, et qui est la parole fixée et multipliée par la presse. Nous pouvons nous en emparer le jour même où nous marcherons avec ensemble dans la voie de cette science. Car si l’adversaire a pour lui le nombre, l’intensité des voix, et la clarté superficielle, et l’entraînement du rire et la ligue des passions ; nous, nous avons pour nous la vérité, Dieu même et le fond des âmes. Nous n’avons plus seulement la vérité énoncée en langue inconnue, mais bien la vérité traduite, selon la pensée de saint Paul, la vérité scientifiquement et philosophiquement offerte à tout esprit qui pense, en même temps qu’enseignée à tous, populairement et par divine autorité. Nous avons en outre pour nous bien plus de la moitié du camp des adversaires ; car le nombre des esprits séduits, dans leur sincère amour du vrai, par la demi-lueur des vérités partielles, frauduleusement tournées contre la vérité, est bien plus grand que celui des méchants, qui, par perversité d’instinct, orientent la foule vers l’erreur. Qu’un rayon parte de la croix, les méchants seront terrassés, et tous leurs auxiliaires séduits seront pour nous, et la croix deviendra le sceptre des chefs intellectuels, comme elle est devenue le sceptre de Constantin. La croix brillera dans le ciel de l’intelligence, comme Constantin la vit briller dans le ciel des batailles. La croix aura son second triomphe et son second avènement dans le monde des esprits créés, avant le dernier avènement où elle brillera dans tous les cieux et dans le ciel des cieux pour le dernier jugement.

O sainte et bienheureuse fécondité de cette seconde époque du triomphe temporel de la croix, n’est-ce pas vous que Bossuet voyait quand il disait : « Heureux les yeux qui verront l’Occident et l’Orient se réunir pour faire les beaux jours de l’Église ! » N’est-ce pas vous que Fénelon rêvait toujours ? N’est-ce pas vous dont Leibniz disait : « Le temps vient où les hommes se mettront plus à la raison qu’ils n’ont fait jusqu’ici ? » N’est-ce pas vous que Joseph de Maistre nommait : « les admirables reconstructions que Dieu prépare ? » vous que sainte Hildegarde voyait quand elle parlait du siècle d’admirable vigueur des ministres de Dieu, siècle de vraie lumière, où les deux mondes, l’esprit et le corps, seront confondus dans une même science ? vous dont un intelligent historien a dit : « Il se prépare une nouvelle apologie du christianisme, qui réunira les chrétiens, qui entraînera l’incrédulité même[41] ; » vous dont un philosophe a dit : « C’est l’époque où le panthéisme sera détruit, où l’arbre de la science s’élèvera sur les racines de la révélation : renaissance qui sera pour le monde la plus grande des époques ! » N’est-ce pas vous qui faites enfin l’espérance du vicaire actuel de Jésus, l’homme de la croix, qui au pied de la croix avec la Vierge immaculée sa mère, prophétise toutes les fois qu’il parle, quelque grand triomphe de la croix !

[41] Rancke, Fin de l’histoire de la papauté, 1re édition.

VII

Or, en présence de ces vérités, Messieurs, quels sont nos devoirs, à nous qui vous parlons, à vous, nos auditeurs ou nos amis ? N’est-ce pas, comme nous l’avons dit en commençant, de pratiquer tout l’Évangile, avec un cœur nouveau ; puis de donner notre vie et nos forces à la propagation de l’Évangile, au triomphe de la croix ?

Et nous d’abord qui vous parlons, qu’avons-nous entrepris ? Qu’est-ce que l’Oratoire ?

L’Oratoire est un lieu de prière, d’étude dans la prière, et de propagation évangélique par la parole et par la plume.

Laissez-moi vous parler un peu, Messieurs et frères de cet Oratoire, de ce faible germe qui cherche à vivre, que vous semblez aimer, et bénir de votre présence et de votre prière. Je vous en parlerai fort librement, à cœur ouvert, comme de l’œuvre d’autrui ; or il semble que c’est une œuvre que Dieu opère, et que nous regardons du dehors comme vous. Si jamais j’ai dû comprendre cette parole de saint Paul : « Nous, nous sommes créés en Jésus-Christ pour les bonnes œuvres que Dieu prépare, pour que nous marchions à sa suite, » c’est bien en présence du spectacle de cette petite œuvre naissante. Dieu a tout préparé, et quelques hommes ont suivi timidement, imparfaitement, de loin. Il a voulu en bien des circonstances paraître clairement à nos yeux, agir lui-même pour tout conduire, tout commencer. Et d’abord, Il prépare notre idée, nous l’avons vu, depuis un demi-siècle, et l’inspire à tous les penseurs chrétiens, aux prêtres, aux religieux, que les besoins urgents du sacerdoce n’emportent pas tout entiers dans l’action. Quant à nous, qui sommes un très petit groupe dans l’ensemble, Lui qui s’occupe des détails comme du tout, et des moindres choses comme des grandes, Lui, dis-je, s’est occupé de nous aussi. Dieu prépare depuis bientôt trente ans, vingt ans, dix ans, les divers membres de ce groupe à s’unir pour travailler à la grande idée de ce siècle. Dieu a voulu l’existence de ce petit centre, de ce petit sanctuaire d’étude et de prière uniquement fondé sur cette pensée, livré à cette idée de la Croix du Sauveur, comme centre et source de lumière.

C’est donc l’œuvre de Dieu, je ne saurais le mettre en doute. Seulement nous pouvons laisser périr l’œuvre de Dieu par notre orgueil, notre lâcheté, notre inintelligence, notre incapacité ; ce qui arriverait évidemment, par le fait même, si nous avions le malheur d’épuiser la première sève de l’Oratoire naissant en quelque œuvre particulière et secondaire ; si nous n’appliquions pas toutes nos pensées à cette science de la croix, qui est la propre science du Prêtre : labia enim sacerdotis custodient scientiam ; si enfin nous ne savions pas concentrer toujours nos forces vives dans l’essence même de l’Oratoire, qui n’est autre que l’essence même du sacerdoce, la Prière et la Prédication de l’Évangile : Nos autem orationi et ministerio Verbi instantes erimus. Retenez bien, Messieurs, cette restriction. Mais, grâce à Dieu, cette œuvre est une plante que le Père céleste a plantée. Voici donc ce que nous pouvons dire du but intellectuel de notre œuvre ; je dis le but intellectuel, car il s’agit de l’essence même de l’Oratoire, tout est dans ce seul mot : Nos autem orationi et ministerio Verbi instantes erimus.

VIII