Or, cette rêverie fut, sous une forme très simple, presque banale, le plus grand événement de ma vie. Je n’étais qu’un enfant. Une heure après, j’étais un homme.
Je récapitulais mes succès récents, et j’en méditais de plus grands pour l’année où j’entrais et pour celle qui suivait.
Je croyais voir ces dernières années s’achever dans un travail vigoureux et fécond. Je voyais croître peu à peu les forces de mon esprit, je sentais le talent venir.
Je sortais du collège et commençais, — toujours dans ma vision, — d’autres études qui préparaient ma carrière supposée. Dans ces études et cette carrière, j’espérais parvenir aux succès les plus éclatants.
Cependant l’orgueil juvénile se mêlait aussi de prudence et de raison. Je voyais cette énorme foule de concurrents que la lutte acharnée des concours m’apprenait à ne pas mépriser. Mais, ayant déjà entrevu que le noyau des amis du travail diminue vite à mesure qu’on avance dans la vie, je mettais ma confiance dans un travail toujours plus énergique, et j’arrivais ainsi aux premiers rangs. Puis, loin de m’enfermer dans l’étroite enceinte d’une carrière, je prétendais à toute la gloire que peuvent donner les lettres. Ici venaient encore des travaux, des succès, dont j’apercevais en esprit tous les détails, et dont je sentais toutes les joies.
La fortune venait par surcroît, solide, surabondante, tout honorable, fruit du travail et de la gloire.
Puis se déroulait un tableau d’une grande beauté.
Je voyais une splendide demeure, au milieu d’une splendide nature ; mon père et ma mère bien-aimés y vivaient près de moi.
Puis la grande lumière du tableau, l’âme de la gloire, de la nature, de la fortune, l’être idéal, rêvé depuis la première heure de l’adolescence, apparaissait dans la splendeur de sa beauté, dans la surnaturelle puissance de l’amour le plus pur, le plus fort et le plus religieux qui fut jamais.
Tous ces tableaux vivaient devant mes yeux. Dieu même, je crois, donnait en ce moment à mon esprit une force créatrice. Je sentais et palpais la vie. Je résumais des jours et des années en un instant. J’en tenais la substance, j’en sentais les délices, avec une force, une ivresse, une vivacité que la réalité n’a point. Je vis ainsi se dérouler, jour par jour, année par année, dans le plus bel ensemble et les plus riches détails, une vie comblée de tous les biens dont l’homme peut jouir sur la terre. Et la vie avançait, toujours plus belle et plus remplie, à mesure que mes années se déroulaient et se comptaient.