Et, en effet, je comptais mes années. J’allais de la jeunesse à la virilité, et puis à la maturité, et ces années de la maturité s’accumulaient.
Tout à coup j’aperçus, avec une vive tristesse, qu’à l’âge où je me voyais parvenu, mon père dépassait de bien loin les limites ordinaires de la vie. Mon père mourait, et j’étais à son lit de mort.
Ma mère, ma mère presque adorée, survivait jusqu’à l’âge le plus avancé. Mais enfin, elle aussi mourait. Abreuvé de douleur, je lui fermais les yeux.
Ma sœur et mes amis, peu à peu, suivaient la voie commune et me quittaient.
Mais voici qu’à son tour, la noble et belle compagne de ma jeunesse, l’âme de ma vie, entrait dans son hiver, recueillait ses rayons et se préparait au départ. Lui survivrais-je aussi ? Oui, elle aussi mourait. La voilà froide et morte sous mes yeux.
Épouvanté et brisé de douleur, je serrais mes fils dans mes bras. Ils étaient hommes depuis longtemps. J’étais moi-même fort avancé dans la vieillesse. Leur survivrais-je encore ? Hélas ! ma vie est inépuisable ! Je m’endurcis et je me dessèche sans mourir. Comme le tronc vidé d’un vieil arbre, je dure par mon écorce, et je vois, en effet, mourir mes fils.
Me voilà seul, sans branches ni rejetons, mais je végète encore un peu. Enfin mon heure arrive, et je suis sur mon lit de mort.
Oui, le moment viendra où je serai étendu sur un lit, je m’y débattrai pour mourir, et je mourrai.
En ce point de mon rêve éveillé, Dieu, qui voulait me faire traverser en une heure toute la vie et la mort, donnait de plus en plus à ma pensée la puissance créatrice. Ce que je pensais s’opérait.
Je voyais intuitivement toutes ces choses. Je les éprouvais toutes. Et tout était plus vif que la réalité. Il m’est impossible de dire avec quelle vérité je vis la mort. La mort me fut montrée, dévoilée et donnée. Je ne pense pas qu’à mon dernier moment je doive la voir et la sentir, comme je l’ai goûtée à cette heure.