Tout est donc fini ! m’écriai-je. Tout est anéanti ! Père, mère, sœur, amis, anéantis ! Bien-aimée de mon âme, compagne de ma vie heureuse, anéantie ! Êtres chéris, issus de mon sang et du sien, anéantis ! Moi-même je disparais. Plus de soleil ! Plus de monde ! Plus d’hommes ! Plus rien !
J’ai passé dans la vie un instant. Je vois encore mes années d’enfance ! Mon berceau, je le touche de mon lit de mort. Certes, il n’y a pas loin de la naissance à la mort la plus différée. C’est un seul jour, ou plutôt c’est un rêve. Les antiques et banales assertions des moralistes sont la vérité pure.
Voilà la vie ! Tous les hommes naissent et meurent ainsi, depuis le commencement du monde jusqu’à la fin. Les générations se succèdent, passent en courant et disparaissent.
Et je voyais, dans une lumière et sous des formes que rien n’effacera de ma mémoire, je voyais les innombrables multitudes, depuis le commencement des siècles jusqu’à la fin, passer, passer comme des troupeaux qui vont à la boucherie sans le savoir.
Et puis je les voyais couler comme les flots d’une rivière qui approche d’une grande cataracte et d’un abîme. Tous les flots y viennent à leur tour, ils tombent, mais pour rester sous terre et ne plus revoir le soleil.
Je voyais, dans ce fleuve, de petits flots surgir et jaillir un instant, et, pendant la durée d’un clin d’œil, refléter un rayon de soleil, puis se ternir et s’enfoncer. Ce flot, c’est moi. Ceux qui ont lui tout à côté, ce sont les êtres que j’ai aimés. Mais tous sont déjà sous la terre et dans l’ombre.
A cette vue, j’étais immobile et comme cloué par l’étonnement et la terreur.
Mais que signifie tout cela ? m’écriai-je.
Pourquoi les hommes ne font-ils pas une ligue pour chercher avant tout l’explication de cette affreuse énigme et pour transformer tout cela ? Personne ne s’en inquiète ! On passe sans s’informer de rien. On vit comme les moucherons qui bourdonnent et qui dansent dans un rayon de soleil. A quoi servent ces apparitions d’un instant, au milieu de ce fleuve qui passe ? Pourquoi passe-t-on ? Pourquoi est-on venu ? A quoi bon tout ce qui existe ?
J’étais désespéré pour moi, désespéré pour tous les hommes. Je regardais toujours avec terreur l’abominable et insoluble énigme.