Alors un immense désespoir rassembla mes idées et mes forces pour achever violemment quelque issue et trouver quelque part une ressource et une explication. Se peut-il que ce soit là tout ? Se peut-il que tout soit absurde, inutile et dénué de sens ? Les choses ont-elles une raison d’être, et quelle est-elle ? Si ce que je vois n’est pas tout, où est le reste ? Et à quoi sert ce que je vois ? Ne peut-on point briser ce rêve ?
Mais je n’apercevais aucune réponse à ces questions.
En ce temps-là je n’avais aucune religion. Je ne croyais à rien, sinon peut-être à Dieu. J’avais pour le catholicisme toute l’horreur et tout le dégoût qu’ont pu jamais avoir ses ennemis les plus aveugles.
Cependant je me mis à penser à Dieu. O mon Dieu, m’écriai-je, m’entendez-vous ? — Point de réponse. Le ciel est sourd et vide. — Et, toujours plus désespéré, j’essayai un nouvel effort.
Bientôt, sous cet effort vraiment immense, tout mon être éprouva comme une vigoureuse contraction, comme un reflux de la vie entière vers le centre.
Il me sembla que j’entrais dans mon âme et que je pénétrais en moi à des profondeurs insondables, que pour la première fois j’entrevoyais. Je crois voir encore aujourd’hui ces étranges profondeurs. Ce que je dis ici ne sont pas des paroles cherchées. Vous devez le sentir. Ce sont des descriptions de faits, qui sont encore et seront toujours sous mes yeux ineffaçablement.
Tout à coup de l’insondable et mystérieux abîme partit un cri perçant, redoublé, déchirant, capable, à ce qui me semblait d’atteindre aux dernières limites de l’univers, de pénétrer et d’ébranler tout ce qui est. Il me semblait qu’en ce fond de mon âme, un être très puissant, autre que moi, donnait à ce grand cri de toute ma nature soulevée une irrésistible énergie. « O Dieu ! ô Dieu ! criai-je, expliquez-moi l’énigme. Mon Dieu, je le promets et je le jure, faites-moi connaître la vérité ; je lui consacrerai ma vie. »
Aussitôt je compris que cet immense effort et ce grand cri de l’homme entier n’avait pas été vain. Je sentis qu’une réponse me viendrait ; mais je ne voyais pas de quel côté.
Pourtant cela seul me calma. La vérité doit exister. La vérité existe. Elle est belle, elle répond à tout. Oui, je la chercherai, et je la connaîtrai et lui consacrerai ma vie.
Alors je m’aperçus que j’étais encore au collège dans ma cellule. Mais je n’étais plus un enfant.