En ce sens donc, l’argent est véritablement le grand et universel sacrement de tous les cultes faux et de toutes les idolâtries. Plus que le Destin, plus que Jupiter, il est maître des dieux et des hommes. Il est évidemment maître de Jupiter, dieu du pouvoir ; de Mars, dieu de la guerre ; de Vénus impudique ou pudique[49] ; de Mercure, dieu des voleurs, des vendeurs, des joueurs, et aussi dieu de l’éloquence, c’est-à-dire de la grande foule de ceux qui écrivent et qui parlent. L’argent est donc la grande idole et le sacrement de tout mal, et le grand ennemi de Dieu.

[49] Je n’ose absolument point citer, sur ce sujet, le mot de Bourdaloue dans son Sermon sur les richesses.

Or, tant que les individus et les peuples ne reviendront pas avec foi au culte du vrai Dieu et ne briseront pas l’idole, tout progrès de chaque homme et du monde est absolument impossible. Aucun triomphe du royaume de Dieu n’est concevable. La justice et la vérité ne pourront faire un pas de plus.

Fouler aux pieds l’idole, c’est donc le commencement de la vie morale, c’est le principe et la condition absolue de tout progrès de l’homme et de la société.

Ce n’est pas sans admiration qu’en ouvrant l’Évangile je trouve que la première parole du premier discours du Sauveur est celle-ci : « Bienheureux les pauvres, parce que le royaume du ciel est à eux. »

Ailleurs je lis cette étonnante condamnation : « Il est impossible qu’un riche entre dans le royaume du ciel. » C’est-à-dire : il est impossible que l’adorateur de l’argent, que l’homme qui n’a pas vaincu cette idole, entre dans le royaume du ciel, dans la justice et dans la vérité, et vienne jamais à la lumière et au bonheur de l’éternelle justice et de l’éternelle vérité.

En effet, ne voyez-vous pas qu’il y a dans toute âme deux choses, la raison et la passion ? J’appelle passion cette pente qui nous porte toujours à jouir et à jouir trop ; à fuir le travail pour jouir ; à s’abaisser, à se dégrader, à ramper, à mentir, à tromper, à voler, à tuer pour jouir, et pour atteindre le grand et universel sacrement de toutes les jouissances, l’argent. Tel est le culte de l’idole. Mais, je vous prie, qu’est-ce que gagnent ces païens dans leur abominable culte ? Évidemment tous les maux physiques et moraux.

La science et l’expérience nous disent qu’il y a, dans le cœur et le sang humain, un instinct avide et furieux, une faim, une soif de joie, qui ne cesse de nous emporter. La science ajoute que celui qui se livre à cette pente tue son corps. Celui-là marche vers toutes les maladies, vers la vieillesse précoce et vers la mort avant le terme.

Presque tous les hommes courent ainsi prématurément vers la mort. Et c’est pourquoi la science ajoute : « L’homme ne meurt pas, il se tue. »

Mais s’il tue résolument son corps, est-ce qu’il ne tue pas son âme encore plus vite ? Qu’est-ce qu’une âme sans dignité, sans vérité, sans force contre la passion, une âme où règnent une bassesse incurable, une soif continue de jouir, le féroce égoïsme, et le mépris du droit d’autrui et de la vie d’autrui, quand il s’agit d’argent pour soi, de joie pour soi ?