Évidemment tous les hommes naissent dans la passion, dans la pente vers soi contre tous, dans ce besoin du mauvais feu des jouissances qui brûlent la vie, consument le corps et l’âme, et nous portent vers la décadence continue, vers toute souffrance pour nous et autrui.

Mais, grâce à Dieu, il y a dans nos cœurs et dans nos âmes une autre force. C’est celle que j’appelle ici la raison. Je parle de la vraie raison, de l’éternelle raison ! La raison, dis-je, parlant dans la conscience, est la force qui lutte contre la décadence, qui remonte le courant du mal et brise l’obstacle quand il le faut. Le travail, le courage, l’espérance, la vertu, la justice pour autrui, la victoire sur le lâche et cruel égoïsme, la tempérance, la dignité, la croissance de l’esprit vers la sagesse et la lumière, et celle du cœur vers la justice et la bonté, voilà ce que j’appelle l’effort, dans la conscience, de la raison bénie de Dieu.

N’est-il pas évident que l’obstacle à tout bien et à tout progrès, c’est la pente cupide à jouir et à posséder ? L’obstacle, c’est cette avidité d’esprit et de cœur que l’on peut appeler d’un seul mot l’esprit de lucre ou l’amour des richesses. Mais au contraire, la force régénératrice, le ressort du progrès, le bien moral, c’est manifestement cet esprit de sobriété, de désintéressement, de dignité, de vigueur contre l’égoïsme, que l’on peut appeler d’un seul mot : « l’esprit de pauvreté ».

Dès lors, comme le dit l’Évangile, il est impossible qu’un riche entre dans le royaume du ciel, et, d’un autre côté, il est évident que : « Bienheureux sont les pauvres, car le royaume du ciel leur appartient. »

L’esprit de pauvreté est le sel de la terre. C’est l’unique voie de cette transformation des sociétés que Dieu veut aujourd’hui. C’est la seule force qui puisse accomplir la mission de l’homme sur la terre, savoir : Mettre en ordre le monde, et disposer le globe terrestre dans l’équité.

II

Mais entendons-nous bien sur ce qu’il faut nommer « l’esprit de pauvreté ». C’est le premier point à connaître et à pratiquer en tout temps, mais aujourd’hui surtout. C’est, comme je vous l’ai dit, le premier mot du premier discours de Jésus.

Il y a, me dit-on souvent, il y a quelque chose qui sonne faux, et qui jamais ne sera vulgairement accepté dans cet axiome qui est l’axiome chrétien, savoir : « Être misérable en cette vie pour être heureux dans l’autre. »

Je vous réponds : Ce mot que vous nommez l’axiome chrétien, n’est pas chrétien, il est absurde. Or, l’Évangile est, partout et toujours, la raison même. L’Évangile dit : « Celui qui renonce à tout, trouve tout, au centuple, même en cette vie[50]. » Il dit encore : « Les pauvres et les doux posséderont la terre. » Et saint Paul dit : « Notre loi est utile à tout, et à la vie présente et à la vie future. »

[50] Marc, X, 29 et 30. Nemo est qui relinquerit… Qui non accipiat centies tantum, NUNC IN TEMPORE HOC.