Mais qu’est-ce donc alors que cet esprit évangélique de renoncement, de détachement, de pauvreté ? Le voici : On ne peut servir Dieu et l’argent. C’est Dieu qu’il faut servir, non l’argent. Il faut préférer à l’argent la justice, la vérité, l’honneur, la vertu, la morale, la dignité, la liberté. Est-ce douteux ? Il faut encore lui préférer la science, l’art, la sagesse, le travail, et quand il faut choisir, on doit résolument fouler aux pieds l’argent, et choisir la justice. Voilà ce qui est bon. Encore une fois, est-ce douteux ?

Pensez-vous, ô mon fils, que le chrétien, lorsqu’il choisit sa voie avec conscience et liberté, se dise jamais : « Je serai misérable en cette vie pour être heureux dans l’autre ? » Tout au contraire, il doit oser se dire : « Je voudrais posséder le souverain bien dès cette vie. » Pour cela, laissons ce qui n’est pas le bien ni le bonheur, et possédons la vérité, source du vrai bonheur.

Mais quoi ! dans la voie commune de ce monde, est-ce donc le bonheur que les hommes poursuivent et qu’ils trouvent ? Mais n’est-il pas visible, tout au contraire, qu’à peu près tous les hommes se trompent, égarés par un aveuglement grossier, par une avidité presque animale ? On se jette comme les animaux sur la matière, et l’on se bat pour prendre les grandes parts.

Assurément, la vie telle que nous l’avons faite ressemble à un festin sauvage, où de grossiers convives s’arrachent les mets au lieu de se les offrir. Ne devrions-nous pas changer cette manière de poursuivre le bien ?

La vie ne pourrait-elle donc pas un jour devenir une agape où chacun offrirait au lieu de prendre ; où celui qui attire à lui prête à rire ; où l’honnête homme trouve bon de n’accepter qu’une part modeste ; où, tandis que les petites gens, s’il s’en trouve, s’occupent des mets, les premiers animent le festin par leur grâce et par leur esprit ? Je ne vois pas pourquoi la vie entière ne prendrait pas cette forme, cette beauté et cette dignité. Quand on saura comprendre, ce qui est évident, que l’argent et le pain très nécessaires assurément, sont pourtant les moindres des biens, et que, parmi les forces et les biens, l’esprit, la sagesse et la science, et surtout la bonté, le courage, la liberté, l’amour sont de beaucoup les plus puissantes des forces pour le bonheur présent et quotidien, il y aura, j’espère, parmi les hommes, une plus ardente poursuite des plus grands biens, une plus faible recherche des moindres, et alors le pain et l’argent seront moins grossièrement poursuivis, et moins odieusement partagés.

III

Vous le voyez, l’unique moyen de donner au monde un élan, c’est de briser en votre cœur l’idole, l’idole de tous les temps et de tous les lieux, et de comprendre le premier mot du premier discours de Jésus : « Bienheureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté. »

Mais, pour parler précisément : qu’est-ce donc que la pauvreté ?

La pauvreté, ce n’est pas la misère, ce n’est pas l’indigence, c’est la vie quotidienne conquise par le travail.

Ainsi définie, la pauvreté manifestement est chose sainte et sacrée : que tous nous devons respecter, estimer et chercher.