O riches, comprenez-vous bien maintenant ce qu’est la pauvreté ? Comprenez-vous enfin qu’elle est l’universel devoir, puisqu’elle est le travail, la lutte et l’effort quotidien ? En ce sens, tout homme doit vouloir être pauvre et se faire pauvre, car c’est en ce sens qu’il est dit : « Malheur aux riches ! » Comprenez-vous aussi ce qu’est en elle-même la richesse, et ce qu’est la propriété ? Comprenez-vous que la propriété est le salaire de cent ou de mille ouvriers, donné d’avance à un chef de travail ? Et ce chef de travail doit compte à Dieu de l’emploi des salaires, comme il doit compte, en outre, ainsi que tous les autres, de l’emploi de sa vie.
Et de ce point de vue, quand on prêche le mépris des richesses, ne pourrait-on aussi, et pour arriver au même but, prêcher l’estime, le respect de l’argent ? Qu’est-ce donc que l’argent, et d’où vient-il ? L’argent, c’est du travail accumulé, c’est du temps, c’est de la vie humaine, c’est du sang, des sueurs et des larmes. Voilà ce que vous tenez en vos mains. Qu’en ferez-vous ?
Ne voyez-vous pas en ce point tout l’Évangile et tout le jugement de Dieu ?
L’Évangile appelle riche, riche maudit, celui qui, tenant en sa main ce sang, ces larmes qui d’ordinaire ne sont pas les siennes, les prostitue, les répand pour jouir. L’Évangile appelle pauvre, pauvre d’esprit, celui qui, sachant ce qu’il tient en sa main, respecte ces biens sacrés, et ne les donne qu’au salut des hommes et au progrès du monde. Et je comprends alors que la morale, comme l’Évangile, se résume en une seule question : Que ferez-vous du sang de l’homme et de ses larmes ? Consécration ? Profanation ?
CHAPITRE IV
I
Oui, nobles cœurs, vous comprenez ces choses, et, je l’espère, vous les aimez. Vous voulez la justice, et vous sentez que vous pourrez aimer votre devoir dans cette lutte héroïque qui est la marche de l’humanité vers son but. Vous comprenez ce qu’il y a d’honneur et de vraie gloire à marcher parmi les premiers et à conduire les autres avec courage vers la terre à venir d’un siècle meilleur et plus heureux.
Peut-être même avez-vous dans le cœur un de ces impétueux courages, capables de tout oser et de tout sacrifier pour renverser l’obstacle et parvenir au but.
Dans ce cas, il est une vertu qu’il faut joindre au zèle de la justice : c’est la sagesse.
Si vous voulez par vos efforts, devenir un soldat du progrès, un ouvrier de la justice, il faut au désintéressement et au courage, qui est la première condition, unir cette sagesse paisible et lumineuse qui voit clairement l’œuvre et le but, qui ne produit que des efforts vrais, ne s’agite pas dans la violence, et n’arrache pas le blé pour arracher l’ivraie.