XIII

La morale, morale sociale et individuelle, nationale et internationale, la morale, dis-je, ses conséquences et sa sanction, ses conséquences éternelles et présentes, quelle science ne rentre pas dans cette science-là ? L’hygiène y rentre, et combien n’est-il pas nécessaire d’enseigner l’hygiène à tout homme ! Toute l’économie politique est-elle donc autre chose que la morale : science du travail et de la sagesse, de l’équité et de la liberté, et des sanctions immédiates, matérielles, manifestes, du travail, de la sagesse, de l’équité et de la liberté ? C’est l’un des plus saisissants points de vue de la science du Devoir. La politique est identique à la morale ; ceux qui l’ignorent sont politiques du temps passé. Et l’histoire n’est-elle pas la morale en action ? Qu’y doit-on voir, sinon la marche du genre humain, accélérée ou entravée par le bien ou le mal ? Et la géographie, inséparable de l’histoire, n’implique-t-elle pas la science de la nature entière, et n’apporte-t-elle pas dès lors à la morale tout ce tribut ? Que dire de la logique ? N’est-elle pas véritablement inséparable de la morale, comme sont inséparables l’intelligence et la volonté, deux facultés d’une même âme simple[67] ?

[67] Notre siècle est celui de la science comparée, et il a commencé avec bonheur tous ces rapprochements.

Le devoir donc, le devoir intellectuel, est de chercher surtout cette science d’ensemble qu’on peut nommer la vérité. Et ce résumé se trouve être plus clair que les détails et ce tout est, à la fois, et plus riche et moins lourd que les parties.

XIV

Mais, à vrai dire, le devoir intellectuel consiste moins encore dans l’acquisition de la science que dans l’éducation des facultés. « La vie est plus que la nourriture, dit l’Évangile, et le corps plus que le vêtement ; » formule applicable partout. Considérez votre esprit comme un être à qui vous devez assistance, et comprenez qu’il vaut mieux lui donner la force que le vêtement, et la santé que la richesse, et la vertu que tout le reste. Rendez votre esprit juste, actif, prudent, droit, sincère, désintéressé. Acquérez ce que saint Thomas nomme les vertus intellectuelles, et vous aurez donné à votre esprit plus que la science. Vous lui aurez donné la lumière et la liberté, et vous aurez créé en vous la raison consistante, capable de se tenir debout dans les tempêtes de l’opinion et de la passion.

XV

La maternelle Providence a voulu que ce premier devoir intellectuel, la poursuite des vertus de l’esprit, fût beaucoup plus accessible à tout homme, riche ou pauvre, que l’acquisition de la science. Lisez les admirables pages de Channing sur l’éducation personnelle de l’ouvrier. La science elle-même, d’ailleurs, quand on le voudra bien, sera beaucoup moins inaccessible à la masse des hommes qui travaillent, qu’on ne le saurait croire à la vue de l’état pédantesque où vivent encore nos sciences. L’exposition des sciences en langue vulgaire est l’un des plus pressants devoirs intellectuels des grands esprits et des amis de l’humanité.

XVI

Et n’oublions jamais que, de toutes les vertus intellectuelles[68], la plus féconde et la plus nécessaire, c’est la foi : la foi dans tous les sens du mot, y compris son grand sens théologique. La foi, c’est l’assentiment libre, habituel, de l’esprit et de la volonté, aux vérités que Dieu révèle. Qu’il les révèle à la conscience, à la raison, au genre humain ou à l’Église, par la nature ou par l’histoire, par tradition ou par inspiration, naturellement ou surnaturellement, la foi est une vertu de l’âme qui sent, en toutes choses, ce qui est de Dieu ; qui le sent, dis-je, qui s’y attache, et prend Dieu même, Dieu réel et présent, pour fondement de ses magnifiques certitudes. La foi, divine ténacité de l’âme, tient à Dieu même, à Dieu, source de vérité et source de liberté. La foi est l’orientation de l’âme tout entière vers le vrai. Elle sait d’avance que LA VÉRITÉ EST, qu’elle est belle, qu’elle répond à tout. La foi possède la vérité avant de l’avoir vue, et y tient par le centre et le fond quand la surface de réflexion n’en analyse encore aucun détail.