—Je sais que c'est difficile, me dit-il, mais je fais jouer mon grand moyen.
Je voulus connaître ce grand moyen.
—Le roi personnellement, me dit-il, m'a fait espérer que je serais un jour pair de France;—plusieurs ministres ont fait également miroiter ce leurre à mes yeux,—lorsqu'il s'agit d'un vote important et où la majorité est incertaine; c'est l'avantage d'appartenir à un des deux centres;—sans évolution scandaleuse, on peut se rapprocher de la frontière de droite ou de la frontière de gauche, on est réputé «flottant» et, comme tel, appoint disponible.
Eh bien! lorsque je tiens beaucoup à obtenir une faveur... je la demande... mais... je demande en même temps la pairie;—quant à la pairie, on est parfaitement décidé à ne me la jamais conférer,—mais on ne veut pas me mécontenter et s'exposer à perdre une voix qui, à un jour donné, peut avoir sa valeur.
On a depuis longtemps épuisé pour moi toutes les formules connues, pour rendre un refus le moins choquant possible,—les regrets sincères,—les promesses pour une autre occasion, etc.,—il faudrait aujourd'hui recommencer le cercle.
Eh bien! quand je veux me faire donner quelque chose,—je demande en même temps la pairie,—je rappelle, avec les dates, la promesse de Sa Majesté, les espérances données par tel ou tel ministre.—Eh bien! ça n'a jamais manqué: on regrette vivement que les circonstances ne permettent pas, etc., mais on saisit avec empressement, en attendant une occasion meilleure, de m'être agréable, en m'accordant... l'autre chose.—C'est ainsi que ça va se passer pour mon gendre, et je considère sa nomination comme aussi certaine que si je l'avais dans ma poche.
C'est ainsi que je me suis fait donner d'emblée,—en passant par-dessus tous les droits,—un bureau de tabac pour une ancienne gouvernante dont il m'importait de me débarrasser et qui ne voulait me quitter, me lâcher, qu'à ce prix-là;—j'ai demandé un bureau de tabac pour elle, et la pairie pour moi;—huit jours après elle avait son bureau de tabac et ma rançon se trouvait payée.»
Je n'aime pas beaucoup la justice qui se fait après un bouleversement ou une révolution.—Les vaincus désarmés sont jugés par leurs vainqueurs qui quelquefois viennent d'avoir peur, ce qui rend naturellement l'homme assez méchant—et encore, après la bataille, l'opinion publique fait deux lots:—tout ce qui s'est fait de cruautés, de crimes, par les deux partis est le lot des vaincus; tout le peu qui s'est fait de traits de courage, de fermeté, de générosité, forme le lot des vainqueurs.
Ainsi, ceux qui, au coup d'État de Décembre,—ont pris les armes pour défendre des lois si audacieusement violées par le prince-président de la République,—ont été appelés «insurgés» par cet insurgé—et ont été emprisonnés, exilés et tués comme insurgés.
Mais comme dans ces justices qui suivent la défaite des uns et la victoire des autres, il faudrait que la moitié du pays emprisonnât, exilât, tuât l'autre moitié,—comme, après tout, les luttes de la politique se passent à peine entre cent mille personnes y prenant une part active;—le reste,—troupeau ignorant, se mettant à la suite du vainqueur,—on prend le parti de ne punir qu'une petite quantité des vaincus—qu'ils aient commis ou non d'autres crimes que d'être vaincus.