Me Gambetta, qui, au moyen des hordes empoisonnées par lui, est arrivé au pouvoir, aux dignités et surtout aux traitements, les abandonne momentanément—et va attendre l'issue du combat sous les orangers d'Espagne, comme Me Ollivier sous les orangers d'Italie.
Puis comme, à la suite de la commune, il se trouve tombé du pouvoir, il revient se mettre à la tête de ses hordes qui se composent de gens égarés, enivrés, empoisonnés par lui et par ses complices, mais aussi de voleurs, d'assassins et d'incendiaires, et il déclare publiquement qu'il n'entend pas se séparer d'eux.
C'est alors qu'on condamne M. Rochefort à une détention perpétuelle à Nouméa.
Il y avait bien aussi M. Ranc et beaucoup d'autres, mais M. Ranc n'a été inquiété que lorsqu'il s'est fait nommer député comme Me Gambetta,—avant cela on le laissait tranquillement être membre du conseil municipal de Paris;—des autres, il n'est plus question.
Je n'ai pas partagé l'engouement qu'a inspiré M. Rochefort vers la fin de l'Empire;—c'était un gamin spirituel,—doué non de cette sorte d'esprit que j'appelle «la raison ornée et armée», mais de cet esprit parisien qui ne recule pas devant le jeu de mots et les lazzis, et prend un air de hardiesse en s'attaquant au pouvoir, sans autre raison que le succès que le public a coutume de faire à ce genre d'attaque;—il n'avait rien étudié, ne savait rien, et naturellement décidait de tout,—mais on le prit tellement au sérieux qu'il finit par s'y prendre lui-même;—il devint l'objet de l'engouement public,—et, enivré par les applaudissements et le succès,—fit comme le chanteur auquel on crie: bis,—après l'ut de poitrine, il s'efforce de donner le contre-ut.
Qu'il ait fait du mal, je le veux bien;—qu'il ait mêlé sa petite drogue à la boisson capiteuse et toxique qu'on versait au peuple, qu'il ait surtout fourni le sucre et le citron qui lui donnaient un goût plus agréable et masquaient le venin, je le veux encore.
Mais en se rendant bien compte de son inconscience, il est évident qu'il a été un de ces boucs émissaires dont je parlais en commençant;—qu'il a subi la suite nécessaire de l'engouement dont il avait été l'objet, et que sa condamnation est sévère quand on regarde ceux qui ont joué le même rôle avec plus de conscience de leurs actes, et qui sont députés, ambassadeurs, et seront peut-être ministres demain.
Puisque j'en suis venu à parler de M. Rochefort, je dirai que je ne partage pas non plus la colère que donne son évasion à beaucoup de gens.—Les seuls prisonniers qui n'aient pas le droit de s'évader sont ceux qui sont prisonniers sur parole, et ce n'était pas son cas.
Il a très bien fait son rôle de prisonnier,—ce sont ses geôliers qui n'ont pas bien fait leur rôle de geôliers.
Il y aurait bien dans le fait de cette évasion une leçon pour les victimes de ces chefs, ou mieux de ces exploiteurs de l'opposition; les soldats payent et les chefs échappent,—mais ils ont bien pardonné à Me Gambetta de les avoir abandonnés, et au moment de la bataille et au moment de la punition.