C'était un pas en avant, j'attendis;

A cet ukase du grand maître,—je fus joyeux et fier,—et je retrouve dans un écrit d'alors ce chant de triomphe:

«O Lycéens, vous qui serez la postérité, ne l'oubliez pas; c'est moi qui, le premier, ai osé attaquer cet ogre redouté, le pensum; c'est à moi que vous devrez prochainement sa destruction; c'est à moi que vous devrez d'être des jeunes hommes, sains, vigoureux, souples et hardis,—honnêtes et francs;—vous apprendrez à vos enfants que si Hercule a détruit l'hydre de Lerne, si Ulysse a tué Polyphème et Thésée le Minotaure,—Alphonse Karr a vaincu et tué le pensum,—hæc otia fecit

Mais ou le ministre pensa à autre chose et ne surveilla pas l'exécution de ses ordres,—la question politique était déjà inventée,—ou il fut remplacé par un autre ministre.

Dernièrement M. Jules Simon,—un autre des boucs émissaires du moment,—dans son passage au ministère de l'instruction publique, avait apporté des modifications très utiles et très sensées,—son successeur, ses successeurs plutôt, car les changements sont fréquents, se sont empressés de détruire ces modifications.

En effet,—voici un homme qui arrive aux affaires, on lui confie un portefeuille.—Va-t-il continuer son prédécesseur? Jamais, car alors pourquoi lui aurait-on donné sa place, il se serait mieux que personne continué lui-même; laissera-t-il les choses dans l'état où il les trouve? Pas davantage, pour plusieurs raisons;—il n'est arrivé au pouvoir qu'en déblatérant avec une coterie contre ceux dont on voulait prendre les places et en annonçant que tout irait bien aussitôt que les membres de la coterie dont il fait partie auraient remplacé les ministres, membres d'une autre coterie;—laisser debout ce que faisait le ministre qu'on remplace, ce serait se donner un démenti,—il ne perdait donc pas la France, comme on l'avait tant répété; on veut faire soi-même ou avoir fait quelque chose,—on ne fera probablement pas mieux, mais on fera autrement;—le moyen le plus facile de faire quelque chose, c'est de défaire;—un démolit en vingt-quatre heures ce qu'un autre a mis dix ans à bâtir;—d'ailleurs, nos hommes politiques, comme la plupart des Français, sont presque tous sapeurs et démolisseurs;—les maçons et les architectes sont rares.

Comment faire un progrès quelconque, surtout dans l'instruction et l'agriculture,—avec ces changements fréquents de ministres?—Aux uns comme aux autres, on ne demande ni aptitudes, ni études spéciales.—Il est un jeu d'enfants qui consiste à énumérer les divers métiers et les outils ou instruments nécessaires pour les exercer;—on saute sur le dos d'un camarade, momentanément «cheval» et on le remplace si l'on hésite.

«Pour faire un bon maçon,—tirlifaut, tirlifaut,—une truelle, une règle, une auge, etc.»

A ce jeu-là, les enfants diraient: «Pour faire un bon ministre, tirlifaut,—connaître quelque peu les affaires qu'il va avoir à diriger.»

Erreur.—Pour être un bon ministre, il faut, selon le ministère qui arrive, faire partie du centre droit ou de la gauche,—de telle ou telle coterie.