On l'a dit avec raison, il y avait dans les mauvaises mœurs et la mauvaise compagnie de ce temps-là, encore quelque chose qui manque aux bonnes mœurs et à la bonne compagnie d'aujourd'hui.
Il est rare aujourd'hui qu'une de ces filles soit entretenue par un seul homme; on a appliqué à leur industrie l'idée qui a présidé à la création des cercles. Un grand nombre de gens, moyennant une rétribution relativement insignifiante, jouissent dans un local commun d'un luxe que presque aucun ne pourrait se procurer chez lui avec sa fortune personnelle.
Grâce à l'association on a sa part des faveurs d'une femme richement vêtue, magnifiquement meublée, ayant des diamants, une maison montée, des chevaux, des voitures, etc., dont chacun ne paye qu'une part minime et jouit entièrement pendant le jour, l'heure ou le quart d'heure que lui rapporte son nombre «d'actions», et il est convenu que ce n'est plus ni honteux ni répugnant.
Le bon marché relatif apporté par la «coopération» à l'amour vénal a dû multiplier singulièrement le nombre de ces filles, et en augmentant, dans une proportion encore plus forte, le nombre des gens qui vivent avec elles, leur faire une large place dans la société. Un élément nouveau est venu modifier encore leur situation. Certains journalistes, m'assure-t-on, un très petit nombre, je veux absolument le croire, tiennent à honneur d'être actionnaires, sans débourser; d'être «aimés pour eux-mêmes», de souper chez elles et avec elles aux dépens des actionnaires payants,—ou, du moins, ils les payent, eux, en renommée et en gloire. Ils mentionnent leur présence aux premières représentations, aux courses, etc., ils vantent leur beauté, décrivent leurs toilettes,—les «annoncent», leur font des «réclames» et achalandent leurs boutiques dans lesquelles ils ont un certain intérêt.
Aussi, aujourd'hui, tout le monde les connaît,—les «honnêtes femmes» les regardent, les examinent, en parlent, blâment ou louent leur parure,—s'informent de leur couturière, de leur marchande de modes, et s'efforcent de les imiter, c'est-à-dire d'accepter une lutte où elles sont nécessairement vaincues, irritées, humiliées, car la plus honnête femme du monde ne peut guère ruiner qu'un mari et un amant, tandis que ces «impures» lèvent des impositions et perçoivent des tributs et des droits sur le public tout entier.
La foule, le vulgaire confond facilement la célébrité, la «famosité»—avec la renommée, avec la gloire. Les femmes du monde ont senti de l'humiliation de la notoriété donnée aux courtisanes. Eh quoi! on fait savoir à l'univers que cette fille est jolie, bien faite,—qu'elle a les yeux noirs, les cheveux rouges,—qu'elle est habillée de telle ou telle façon,—qu'elle assistait à la première représentation de telle pièce de Dumas ou de Feuillet. Mais j'y étais aussi à cette représentation, et il me semble que je suis au moins aussi jolie qu'elle—et j'avais une robe charmante et une coiffure délicieuse,—et tous les regards auraient été pour elle:—j'aurais été là comme si je n'y avais pas été! on n'aurait pas daigné me remarquer, m'apercevoir!
Du moins, c'est ce que doivent penser les lecteurs des journaux dans toute la France et dans le monde entier.
De là, le désir ardent qui s'empare d'un certain nombre de femmes du monde; elles veulent qu'on parle d'elles, elles veulent lire aussi leurs noms dans les journaux,—elles veulent que les lecteurs de ces feuilles sachent qu'elles aussi sont jolies et bien mises. Quelques-unes donnent des fêtes, des soirées, des bals, des raouts, instituent des loteries de bienfaisance, où elles ont soin d'avoir quelques journalistes pour lesquels elles font des frais particuliers,—et, le lendemain, elles brisent fiévreusement la bande du journal et cherchent leur nom.
Leur nom... imprimé.
Quelques-unes, les «timides», disent encore: C'est ennuyeux les journaux, on ne peut plus faire un pas sans y lire son nom,—mais que le journaliste ne les ait pas nommées, décrites, détaillées, il pourra attendre en vain une nouvelle invitation.