Amasis, roi d'Égypte, conseillé par Bias, répondit à un roi d'Éthiopie qui l'avait défié de boire la mer, en mettant pour enjeu plusieurs villes et leurs habitants: «Je boirai la mer, mais je ne boirai que la mer,—commencez donc par détourner les fleuves et les rivières qui s'y jettent.»
Cette solution pourrait s'appliquer au suffrage universel;
Oui, le suffrage de tous peut amener de bons choix et de bonnes élections, mais à condition de supprimer les influences étrangères, les cabarets, les cafés, les journaux, les clubs, les balcons, etc.
Et vous ne pouvez guères plus supprimer tout cela, qu'empêcher les fleuves de descendre à la mer,—alors vous ne pouvez «boire la mer».
Mais il faudrait lutter courageusement et opiniâtrément contre ces influences;—il faudrait résolument descendre dans l'arène,—aux carrés de papier il faudrait opposer des carrés de papiers;—aux images des images, aux orateurs des orateurs;—aux associations des associations;—aux conjurations des conjurations;—à des troupes disciplinées des troupes disciplinées.
Il ne suffit pas de suspendre, de supprimer des journaux, de saisir des images, de défendre des réunions. Il faudrait écrire d'autres journaux, dessiner d'autres images, provoquer d'autres réunions.
J'ai dit plus d'une fois, après avoir étudié toute ma vie ces questions, comment il serait facile aux soi-disant conservateurs de battre leurs adversaires sur le terrain de la presse,—mais où sont les conservateurs?
Ah! si la société était franchement divisée en deux camps; l'un combattant pour la justice et pour les lois, comme l'autre combattant pour la violence et l'anarchie,—la lutte serait pour le moins égale,—mais elle ne l'est pas, parce que les ennemis de la Société l'attaquent avec ensemble, et se réservent de faire et probablement, de se disputer les parts après la victoire et sur les ruines,—tandis que les soi-disant conservateurs divisent leurs efforts; chacun veut protéger exclusivement sa part déjà faite; personne n'est aux remparts de la ville attaquée, chacun se contente de défendre tant bien que mal sa propre maison.
Chacun des partis qui, se supposant réunis, s'intitulent conservateurs—est aussi éloigné, aussi ennemi pour le moins de ses associés que de ses adversaires.
Chacun espère, au jour du naufrage, flotter sur son morceau de bois, sur sa bûche; on ne songe pas à faire de toutes ces bûches réunies un radeau, une arche qui sauverait tout le monde.