»La nuit vint; j'attendis encore, et, quand je pensai que tout le monde dormait dans Trouville, j'y descendis et j'allai devant le château; j'ignorais quelle était la chambre de Marie; deux pièces étaient éclairées encore; je m'en retournai, et je lui écrivis le lendemain. Maintenant, je sais bien où est sa chambre; je vais plier ta lettre et me remettre en route.

»Te rappelles-tu, près de la niche de la Vierge, à un carrefour, une boîte aux lettres est attachée à un gros arbre; c'est là que je mettrai ta lettre.

»Tony.»

XXXIX

Tony Vatinel à Robert Dimeux.

«On ne saurait croire ce qu'on se donne de peine pour se procurer des chagrins qui ne manqueraient guère de venir eux-mêmes, et qu'on ne court pas grand risque de perdre. Je suis retourné à Trouville, et, grâce aux indications que m'a données Marie, j'ai parfaitement trouvé sa fenêtre. Ses jalousies, à travers lesquelles brillaient des bougies, me semblaient rayées transversalement de lumière et d'ombre. Et parfois la lumière interrompue me faisait voir que quelqu'un marchait entre les bougies et la croisée: on n'était pas couché. Je m'assis sur une pierre, et, la tête dans mes deux mains, les coudes sur mes genoux, je restai les yeux fixés sur cette chambre où Clotilde était avec son mari; là, si près de moi, tout ce que je hais et tout ce que j'aime dans le monde! Il vint un moment où on ne passa plus devant la lumière, qui finit par s'éteindre. Oh! Robert, je n'essayerai pas de te peindre les alternatives de fureur et de désespoir qui me déchiraient l'âme; on était couché; on, c'est-à-dire elle et lui. Elle dans ses bras, elle dans ce lit avec lui, elle avec ce dernier vêtement si mince, elle... Oh! alors je les haïssais tous deux, et tous deux autant l'un que l'autre. Si tu savais ce que l'imagination présente de tableaux affreux; comme l'on voudrait voir dans cette chambre, y entrer, y être, et comme alors l'idée des plus douces extases de l'amour ne présente rien de comparable à la volupté de les tuer tous les deux; mais de les tuer avec les mains, sans aucune de ces armes qui séparent de toute leur longueur le meurtrier de son ennemi et de la sensation physique de la vengeance.

»Tony.»

XL

Tony Vatinel à Clotilde de Sommery.

«Que faisons-nous, Marie, de notre vie et de notre jeunesse? l'amour, avec ses puissants instincts, doit-il être toujours sacrifié aux lois et aux exigences du monde? Et de ce monde pour lequel on perd son existence tout entière, de ce monde rigide, quel est celui qui fait ce qu'il exige des autres?