C'était une belle et douce nuit; tous deux s'assirent sous une tonnelle de chèvrefeuille; à travers les mailles fleuries de la tonnelle, on voyait scintiller quelques étoiles.
Par la porte en arceau, on sentait plus qu'on ne voyait un horizon vague et profond; mais bientôt, à l'extrémité de cet horizon, une lueur blanche monta et frangea d'argent de gros nuages enroulés et comme flottant sur la mer. On vit alors un beau et solennel tableau, à travers le cadre de feuilles et de fleurs que faisait la porte de la tonnelle, noires tout à l'heure, mais maintenant reprenant, sous celle molle clarté, un pâle souvenir de leur couleur de jour.
Des nuages noirs sortit une ligne mince d'un feu rouge comme celui d'une fournaise, puis cette ligne étroite devint le sommet du disque de la lune, large à l'horizon dix fois comme elle l'est au zénith; et elle monta lentement, sortant des nuées comme d'un océan noir.
Tout se taisait. Il n'y avait pas un chant d'oiseau, pas un murmure de feuillage.
Mais, bientôt, on entendit les premiers accents d'un rossignol, ces trois sons graves et pleins sur la même note par lesquels il commence toujours son hymne à la nuit et à l'amour.
LE ROSSIGNOL. La lune monte au ciel en silence. Le travail, l'ambition, la fortune sont endormis; ne les réveillons pas: ils ont pris tout le jour, mais la nuit est à nous. Beaux acacias, dont les panaches verts s'étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos douces odeurs! Brunes violettes, roses éclatantes, le parfum que vous ne dépensiez le jour qu'avec avarice, exhalez-le de vos corolles, comme les âmes exhalent leur parfum, qui est l'amour! La lune ne donne qu'une lumière si pâle, que l'amant ne sait la rougeur de l'amante qu'en sentant sa joue brûler la sienne. Les lucioles brillent dans l'herbe; il semble voir des amours d'étoiles tombées du ciel. Au milieu de cette fête si belle que donne aux amants une nuit d'été, entendez-vous là-bas, à longs intervalles, la triste voix de la chouette? Je ne veux pas mêler ma voix à la sienne.
LA CHOUETTE. Il n'y a, dans l'année, que quelques nuits comme celle-ci. Il n'y a que quelques étés dans la jeunesse; et il n'y a qu'un amour dans le cœur. Tout est envieux de l'amour, et le ciel lui-même, car il n'a pas de félicité égale à donner à ses élus. Le malheur veille et cherche: cachez votre bonheur, soyez heureux tout bas. Tout bonheur se compose de deux sensations tristes; le souvenir de la privation dans le passé, et la crainte de perdre dans l'avenir.
LE ROSSIGNOL. Beaux acacias, dont les panaches verts s'étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos douces odeurs! Chèvrefeuilles, vigne folle, jasmins, cachez sous vos enlacements plus serrés les amants qui vous ont demandé asile. Faites-leur des nids de fleurs et de parfums!
LA CHOUETTE. Le malheur veille et cherche; cachez votre bonheur, soyez heureux tout bas. Soyez heureux bien vite; car toi, la belle fille, bientôt le duvet de pêche de tes joues sera remplacé par des rides. Et toi, l'amoureux, tes yeux auront perdu leur éclat.
LE ROSSIGNOL. Qu'est-ce que le passé? Qu'est-ce que l'avenir? Les rudes épreuves de la vie ne payent pas trop cher une heure d'amour. Mille ans de supplices pour un baiser!