LA CHOUETTE. Cette existence qui déborde de vos âmes, vous en deviendrez avares. Et vous la cacherez dans votre cœur, comme si vous enfouissiez de l'or. Vos mains sèches se toucheront sans faire tressaillir votre cœur, et vous ne vous rappellerez cette nuit d'aujourd'hui que comme une folie, une imprudence, et vous frémirez de l'idée que vous auriez pu vous enrhumer. Puis vous mourrez.
LE ROSSIGNOL. Oui, nous mourrons. Mais la mort n'est qu'une transformation. Nous ressortirons de la terre, fécondée par nos corps, roses et tubéreuses, et nous exhalerons nos parfums toujours dans de belles nuits comme celle-ci. Et nos parfums, ce sera encore de l'amour. Et toi, chouette, n'es-tu pas aussi amoureuse dans les ruines et dans les tombeaux? Mais la lune descend, je cesse de chanter; car, moi aussi, j'ai des baisers à donner. Beaux acacias, dont les panaches verts s'étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches arrosez la terre de vos douces odeurs!
Clotilde et Tony, assis sous la tonnelle, respiraient le parfum et le chant du rossignol, et les molles clartés de la lune. Leurs mains se touchaient par les paumes et se serraient. Il n'y avait rien d'humain dans l'extase où étaient leurs cœurs. La tête de Clotilde tomba sur l'épaule de Tony. Tony prit ses beaux cheveux blonds et les pressa sur ses lèvres.
Tout à coup Clotilde se leva et lui dit: «Oh! mon Dieu! il va faire bientôt jour; revenez demain à la même heure.» Et elle disparut.
XLV
Le lendemain, il y avait grande rumeur dans Trouville.
Le garde champêtre demanda à parler au colonel.
«Monsieur de Sommery, dit-il, le maire Vatinel vient de me dire que je n'étais plus garde champêtre.—Et pourquoi cela, Moïse? demanda M. de Sommery.—Parce que, répondit Moïse, il m'avait donné des ordres, et que j'ai fait tout juste le contraire.—Ah! ah!—Il m'avait dit de faire un procès-verbal contre vous.—Et pourquoi cela, donc?—Parce que votre jardinier a tué les pigeons du voisin Remy.—C'est moi qui ai ordonné à Antoine de tuer les pigeons.—C'est justement pour cela que Vatinel le maire m'a ordonné de faire un procès-verbal. Et moi, je ne l'ai pas fait. Et voilà que je ne suis plus garde champêtre.—J'irai voir le maire et j'arrangerai ton affaire.»
M. de Sommery alla, en effet, voir Vatinel le maire; mais il ne put rien en obtenir. Il rentra chez lui extrêmement irrité. Et, quand l'abbé Vorlèze arriva, M. de Sommery lui raconta le fait.
«Mais, dit l'abbé, il paraît que voilà plusieurs fois que Moïse désobéit à Vatinel?—Moïse, reprit M. de Sommery, ne doit pas une obéissance passive à Vatinel; en fait de droits et de liberté, il faut prendre garde de croire que les droits et la liberté des petits sont peu de chose.—Je suis bien de votre avis, dit M. Vorlèze.—Eh bien, continua M. de Sommery, Moïse est un fonctionnaire public aussi bien que Vatinel, et, selon les principes constitutionnels, un fonctionnaire reste citoyen et n'abdique pas sa conscience et ses opinions. Le règne de ces principes a consacré l'indépendance des fonctionnaires.—Comme l'intelligence des baïonnettes, dit l'abbé.—Certainement, répliqua M. de Sommery; les soldats ne sont plus des machines stupides sans volonté, sans pensée, sans conscience de ce qu'ils font.—Eh bien, dit l'abbé, je me trompe peut-être, mais il me semble que les principes constitutionnels ont consacré là les deux plus grosses sottises que j'aie jamais entendues.—Oui-da! dit M. de Sommery.—Oui, certes, répondit l'abbé; si Vatinel le maire croit donner un ordre utile, il doit exiger que Moïse, son subordonné, le remplisse scrupuleusement. Agir autrement, ce serait une prévarication et une trahison. Je ne comprends pas une machine dans laquelle on permettrait à un des rouages de tourner à contre-sens.—Alors, dit M. de Sommery, nous en revenons aux temps de la féodalité et du bon plaisir.—Aimeriez-vous mieux, dit l'abbé, que Vatinel le maire eût dit à Moïse: «Moïse, mon bon ami, je me reconnais une si grande buse, un être si malintentionné contre les intérêts de la commune, que je ne saurais trop te féliciter de l'énergie et de la sainte obstination avec laquelle tu contrecarres tout ce que je veux faire. Tu me permettras bien d'élever tes appointements, etc?»