»Huit, sur ces dix personnes, n'ont jamais commis de plus lointaine pérégrination qu'une promenade aux Tuileries ou au Luxembourg. Les autres sont allées regarder et n'ont pas vu. Elles ne jugent pas avec leurs impressions: elles n'en ont aucune; d'après leurs idées, elles en ont moins encore. Elles ont simplement ouvert la case Province; elles en ont tiré tout ce qui s'y trouve; après quoi, elles ont replié et renfermé soigneusement le tout pour s'en servir à la première occasion.
»Cette proscription de la province est une sottise. Paris n'existe pas par lui-même. Paris n'est rien qu'un grand bazar, un immense caravansérail où l'on vient, de tous les points, vendre et acheter, où l'on vend, où l'on achète tout, même des choses qui ne devraient ni s'acheter ni se vendre.
»Cette proscription de la province rappelle la bévue de ce magistrat sans-culotte qui, entendant dire que la France était menacée de perdre ses colonies, demanda à quoi servaient les colonies. «Mais, lui répondit-on, si on perdait les colonies, la France serait très-embarrassée pour avoir du sucre.—Eh! que nous importe? s'écria-t-il; n'avons-nous pas les raffineries d'Orléans?»
»En effet, Paris consomme, mais Paris ne produit pas.
»Paris est un gouffre où chaque jour entrent, pêle-mêle et entassés, par toutes ses issues, par toutes ses barrières, du lait, des bestiaux, des légumes et des poëtes.
»Paris mange tout cela, et la province travaille sans cesse à produire des poëtes, des légumes, des bestiaux et du lait pour assouvir les voraces appétits du Gargantua affamé.
»Car Paris ne produit pas plus de poëtes que d'autres choses. C'est à la province qu'appartiennent les horizons verts des hautes et silencieuses forêts où l'on marche sur la mousse parsemée de violettes, les prairies émaillées, les rivières bordées d'iris jaunes et de myosotis couleur du ciel. La province a de hautes montagnes sur le sommet desquelles l'homme, plus près du ciel, aspire à grands flots la poésie. La province a l'Océan avec ses magnifiques colères, son sable dont chaque grain est un petit rocher, et ses gigantesques hirondelles, ses mouettes grises et blanches qui jettent de sinistres éclats de rire en se jouant dans la tempête, et ces belles harmonies du vent qui brise les navires, déracine les maisons, tue les matelots, et n'arrive à Paris qu'avec la force nécessaire pour faire trembler aux Tuileries la dentelle des mantilles. La province a la Méditerranée, immense miroir dans lequel le ciel se regarde avec amour.
»Les poëtes naissent en province et viennent mourir à Paris.
»Il n'y a qu'une chose que l'on ne trouve guère à Paris: ce sont des Parisiens.
»Je ne crois pas connaître un Parisien.