Clotilde, jeune comme elle était, n'avait que l'instinct de la politique; aussi se laissa-t-elle prendre elle-même à ce qu'elle lisait, et elle se sentit des larmes dans les yeux en lisant ce que le comte dit à Nanine:
Non, désormais soyez de la famille;
Ma mère arrive: elle vous voit en fille.
Elle fut un peu embarrassée en disant, dans le monologue du comte, ces vers, qui lui semblaient un éloge qu'elle s'adressait tout haut à elle-même:
Je l'idolâtre, il est vrai; mais mon cœur
Dans ses yeux seuls n'a point pris son ardeur.
Son caractère est fait pour plaire au sage,
Et sa belle âme a mon premier hommage.
Mais elle s'observa, se remit, et dit avec un ton convenable et avec une excessive froideur, pour donner au couplet tout l'air d'un raisonnement sans passion:
Mais son état... Elle est trop au-dessus.
Fût-il plus bas, je l'en aimerais plus.
Mais... puis-je enfin l'épouser? Oui, sans doute.
Pour être heureux, qu'est-ce donc qu'il en coûte?
D'un monde vain dois-je craindre l'écueil,
Et de mon goût me priver par orgueil?
Mais la coutume? Eh bien! elle est cruelle,
Et la nature a des droits avant elle.
Mais, à la dernière scène, quand le comte dit à Nanine:
Ce qui vous reste en des moments si doux,
C'est, à leurs yeux, d'embrasser... votre époux.
tout le monde était ému; Clotilde ne put se défendre de l'émotion générale, et ce fut avec un sanglot qu'elle cria le «moi!» que répond Nanine.
Après l'avoir remerciée et lui avoir fait compliment de la façon dont elle avait lu, M. de Sommery commença un discours sur l'égalité et sur le mépris des préjugés. Alida s'esquiva et alla se coucher. Arthur et Clotilde écoutèrent religieusement M. de Sommery, car il ne disait pas un mot qui ne fût pour eux une promesse ou un engagement. Pour madame de Sommery, elle n'embrassait ni n'entendait pas beaucoup plus qu'un fauteuil, quoiqu'elle écoutât avec attention et respect.