Quand le discours fut fini, Arthur, très-ému, se leva, vint prendre la main de son père, et lui dit: «Mon père, j'aime Clotilde.—Parbleu! dit M. de Sommery, belle nouvelle! nous l'aimons tous, Clotilde; pourquoi ne l'aimerais-tu pas?»

Ce pauvre M. de Sommery était à mille lieues de prévoir l'affreuse situation où il arrivait par une pente rapide, d'avoir à appliquer ou à renier une théorie dont on n'a pas prévu les conséquences tant qu'il ne s'est agi que de parler, conséquences qui se présentent en foule aussitôt qu'il faut agir. Arthur ajouta: «Mon père, je l'aime d'amour, et je vous la demande pour femme.—Ah bah! s'écria le colonel. Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie-là?—C'est l'intérêt le plus sérieux de ma vie, mon père.—J'espère que Clotilde n'est pas complice d'une pareille folie?»

Clotilde baissa les yeux sans rien dire; la bataille lui paraissait mal engagée et perdue; elle ne voulait pas donner. Elle se leva, fit une révérence et se retira. Elle eut soin de faire entendre les portes qu'il fallait ouvrir et fermer pour aller du salon à sa chambre, puis elle revint sans bruit écouter ce qui allait se passer dans le salon.

XI

C'était le soir. L'abbé Vorlèze arriva très-affairé, et, sans vouloir prendre un siége, dit à M. de Sommery: «Au nom du ciel, monsieur... mais j'oublie que c'est près de vous une mauvaise recommandation; au nom de la moralité publique, au nom de ce qui vous est quelque chose, au nom de M. de Voltaire, si vous voulez... faites balayer le devant de votre maison: ce sera la seule, demain matin, pour laquelle on n'aura pas pris ce soin.» M. de Sommery ne fut nullement troublé de l'exorde ex abrupto de l'abbé; il l'avait prévu, et toute la journée il s'était attendu à le voir arriver d'un moment à l'autre. Aussi il répondit en souriant: «L'abbé, je suis fâché pour vous que vous n'ayez pas pu voir la singulière grimace que vous avez faite en prononçant le nom de Voltaire.—Ne plaisantons pas, monsieur de Sommery, vous n'êtes pas méchant; si je vous demandais un service plus important à vos yeux, où il vous fallût m'aider de votre argent et de votre personne, je suis persuadé que je l'obtiendrais, et vous ne me refusez ce que je vous demande que par votre entêtement contre tout ce qui tient à la religion. Vous le poussez si loin, que Vatinel, le maire, m'a dit que vos domestiques avaient chassé, injurié et menacé les balayeurs de la mairie. N'est-ce pas un enfantillage que d'empêcher qu'on nettoie la rue?—Monsieur Vorlèze, dit M. de Sommery avec l'air le plus sérieux et le plus digne dont il put s'affubler, certes, en des temps ordinaires, je ferais à peu près comme tout le monde; mais, à cette époque, où le parti prêtre, échoué sous les coups de la philosophie, dont l'égide peut à peine arrêter le char de l'État suspendu au volcan; à cette époque où le clergé relève sa tête et renaît de ses cendres, pour dominer encore despotiquement notre malheureux pays; à cette époque où tout le monde courbe le front sous le double joug de l'Église et du pouvoir, un citoyen doit protester par un exemple énergique.—O mon Dieu! murmura l'abbé, est-ce donc par de semblables phrases que l'on gouverne les hommes? Mon bon monsieur de Sommery, qu'est-ce donc que ce vaisseau échoué qui relève la tête et renaît de ses cendres pour dominer? Qu'est-ce encore, ô mon bon ami! que ce bouclier qui arrête un char? Comment voulez-vous que je réponde à un semblable galimatias?—Je le crois, dit M. de Sommery avec un sourire de satisfaction, je le crois bien, vous ne comprenez pas ce langage ferme et franc; ce langage qui dénonce avec courage les abus et les tendances de l'Église et du pouvoir.—Église dangereuse, en effet, dit avec amertume M. de Vorlèze, Église dangereuse, et contre laquelle on ne saurait trop prendre de précautions, que celle qui est représentée ici par un pauvre prêtre qui a un peu moins de revenu que vous ne donnez de gages à vos domestiques, et qui, ce soir encore, va raccommoder lui-même la seule soutane qu'il possède pour se faire beau demain! Pouvoir bien menaçant que celui d'un maire en sabots, qui déjeunait ce matin sur la plage avec un morceau de pain et un oignon cru!—L'abbé, je suis réellement fâché de vous refuser, mais tout mon monde est occupé, et je ne puis faire négliger des travaux importants.»

L'abbé s'inclina et sortit. M. de Sommery ne tarda pas à sortir également pour promener Baboun, comme cela lui arrivait à peu près tous les soirs. Baboun descendit lentement, puis, s'arrêtant à la porte de la rue, fit entendre un grognement. Ce grognement était causé par une grande figure noire qui s'agitait devant la porte. M. de Sommery regarda qui pouvait, si tard,—il était dix heures,—rôder ainsi devant sa maison. On ne rôdait pas; la grande figure noire tenait un balai et balayait. «Ah! pensa M. de Sommery, ils entretiennent des intelligences jusque dans les maisons et au sein des familles; ils arment le fils contre le père, et le serviteur contre le maître. L'abbé aura corrompu quelqu'un de mes domestiques pour faire balayer.» Et, comme le colonel s'avançait pour reconnaître lequel de ses gens l'Église avait armé contre lui d'un balai de bouleau, la figure se retourna brusquement en entendant des pas, et M. de Sommery reconnut l'abbé Vorlèze lui-même. Le pauvre prêtre ne pouvait CORROMPRE personne, c'est ce qui ne nous met pas à même de juger s'il aurait eu la vertu de ne pas le vouloir, et il balayait lui-même le devant de la maison de M. de Sommery. «L'abbé, êtes-vous fou? s'écria le colonel. Quoi! vous-même, faire la besogne d'un valet de ferme?—Vous m'avez dit, monsieur de Sommery, répondit l'abbé tout confus, que vos gens étaient occupés...—Mais je ne veux pas, l'abbé, que vous balayiez, vous, le devant de ma maison; homme obstiné, appelez un domestique.—Oh! mon Dieu! dit l'abbé, j'ai presque fini.» Et il se mit à continuer. «Mais je ne le veux pas, répéta M. de Sommery; vous, monsieur de Vorlèze, ce n'est pas là votre place ni votre ouvrage.»

Et, comme l'abbé continuait, M. de Sommery mit la main sur son bras et l'arrêta. «Laissez-moi faire, monsieur, dit l'abbé, laissez-moi éviter le scandale qui aurait lieu demain.—Mais non, mais c'est impossible! un prê... un homme bien élevé.»

Et M. de Sommery, arrachant le balai des mains de l'abbé, voulut balayer lui-même. L'abbé reprit le balai, que M. de Sommery lui arracha encore une fois pour donner les derniers coups que la propreté de la rue demandait encore.

L'abbé serra les mains du colonel et disparut. Le colonel resta debout dans la rue, fort irrité contre lui-même de ce qu'il venait de faire. «Et cependant, se disait-il, on ne pouvait le laisser...» Il frappa du pied et rentra. Il ne dit rien à personne de ce qui venait de se passer, et se coucha de mauvaise humeur.

XII