Nous nous remîmes gaiement en route. Nous avions pensé un moment que Fousseron n'existait peut-être pas. La vieille femme nous avait rassurés. Il était tombé au point du jour une petite pluie fine et tiède comme ce matin. Seulement, on était alors au mois de mai. Tu vois comme je me rappelle tout: ces souvenirs me donnent une sensation agréable dans la poitrine; avec cet air semblable de ce matin, j'ai respiré la jeunesse, les rêves et les idées d'alors. Cette petite pluie douce, c'était le printemps qui tombait du ciel; un beau soleil vint après, et sous ses rayons s'ouvrirent dans l'herbe les petites pâquerettes blanches avec des gouttes de pluie qui brillaient de couleurs changeantes comme des opales. Les pommiers, en boutons la veille, ouvraient leurs fleurs blanches bordées de rose. Il semblait que tout cela fût tombé du ciel avec la pluie; la nature avait sa robe de noces.

Sous nos pieds les marguerites, sur nos têtes les fleurs des pommiers: il semblait aussi que l'âme s'épanouissait. Une foule de petites sensations, de petits bonheurs, fleurissaient dans nos cœurs. Nous étions joyeux sur le chemin comme les fauvettes qui chantaient dans les haies, comme les abeilles qui bourdonnaient dans les pommiers, comme le lézard qui faisait frémir l'herbe. «Oh! Robert, me dis-tu, que l'homme est riche, et comme Dieu a doté ses enfants!" Tiens, Vatinel, en rappelant tes paroles, je les prononce avec ta voix, je les entends, je te vois; mon imagination n'oublie pas un brin d'herbe; je revois le ciel bleu que nous voyions par taches à travers les branches des pommiers. Je ne saurais te dire quelle inexprimable sensation de joie et de bonheur j'éprouve. Tiens, Vatinel, nos premières années sont comme des pères prodigues; elles déshéritent les dernières; mais, en retrouvant si bien ces doux souvenirs, surtout en retrouvant dans mon cœur tant de puissance pour les sentir, même aujourd'hui, je m'écrie comme toi alors: «Oh! Vatinel, que l'homme est riche, et comme Dieu a doté ses enfants!»

Nous trouvâmes enfin un enfant qui nous conduisit à mes domaines de Fousseron. Chemin faisant, nous essayâmes de le faire parler, sans cependant lui adresser de questions trop directes sur l'importance de mes propriétés. «Tu connais Fousseron?—J' crès ben, j'y mène tous les jours que Dieu fait pâturer mes chèvres dans le jardin.—Comment! pâturer tes chèvres dans le jardin! et comment y entres-tu?—A travers la haie donc; j'y ai fait un trou à passer un homme.—Un trou dans ma haie! te dis-je à voix basse.—Allons, me dis-tu, te sens-tu déjà pris du démon de la propriété, et l'air de la Normandie ne peut-il se respirer sans qu'on soit atteint de la contagion des procès?» Je ne trouvai pas, je puis te l'avouer aujourd'hui, de très-bon goût ta plaisanterie sur une chose aussi grave. «Et que dit le garde? demandai-je à l'enfant.—Le garde?—Oui, le garde. Qu'est-ce qu'il te dit quand tu passes à travers la haie?—Est-ce qu'il y en a un, de garde?—Je te le demande.—j' sais pas, mé; j'en ai point vu, da.—Et qu'est-ce que tu fais pendant que tes chèvres pâturent?—Eh! j'coupe de l'herbe donc, et je pêche dans le ruisseau.»

Ce petit usurpateur commençait à me devenir aussi odieux qu'un autre Normand, Guillaume, dut l'être aux Anglais huit siècles auparavant. Cependant cette mention de ruisseau fit que, toi et moi, nous échangeâmes un sourire de satisfaction. «Sommes-nous bientôt arrivés?—Eh! eh! voilà le trou de l'haie; passez itou comme mé.—Merci, voilà pour ta peine; va-t'en.—Nenni, que j' m'en vas point; mes chèvres y sont qui pâturent.—Comment! tes chèvres?» J'étais prêt à faire explosion; tu passas à travers la haie; nous nous trouvâmes dans une cour couverte d'herbe et de pommiers.—Où est le château?—L' château? Ça doit être çà; y a point autre chose, da.» Et le petit paysan nous montra quatre murs sur lesquels restait la moitié d'un toit. «Comment! il n'y a pas de maison?—La v'là, la maison.—Mais sur le reste de la terre?—Vous la voyez, la terre; l'domaine finit à l'haie d'épine, que le ruisseau est soi disant à Pierre Meglou, qui va faire un procès.—C'est ça, Fousseron?—Et j'en sais point d'autre, da.»

Nous nous regardâmes abasourdis du coup, et puis nous partîmes d'un grand éclat de rire. Tu t'inclinas et tu te mis à chanter:

Tout le village
Vient à l'unisson
Pour rendre hommage
Au seigneur de Fousseron.

«Tiens, dis-je à l'enfant, voici pour toi, et va faire pâturer tes chèvres ailleurs.—Merci, m'sieu.» Et il s'en alla. «Messire de Fousseron, dis-tu, permettez au plus fidèle de vos vassaux de vous faire hommage lige.»

Les éclats de rire recommencèrent; puis nous nous mîmes à examiner mon domaine. La maison avait parbleu bien une chambre et demie, les murs étaient verts de mousse; sur un des côtés montait un vieux lierre. Le toit était couvert de giroflées en fleurs qui, vues d'en bas, semblaient des étoiles d'or dans le ciel. L'herbe était verte et molle et parsemée aussi de pâquerettes; mais cette herbe et ces pâquerettes étaient à moi; elles me parurent bien plus belles que celles que nous avions foulées depuis le matin. Les pommiers avaient plus de fleurs; le soleil était plus chaud; le ruisseau murmurait sur les cailloux, et je me sentis l'ennemi de Pierre Meglou, qui avait l'audace de me le disputer. Mon ruisseau, vive Dieu! à la rescousse! mon ruisseau est à moi. Et ce trou dans la haie me gênait aussi beaucoup. Nous finîmes par trouver Fousseron un endroit ravissant; les oiseaux qui y chantaient étaient à moi. Tu les intitulas: la musique de sire Fousseron. Un gros merle noir, au bec orange, fut promu à la dignité de maître de chapelle. C'était un calme et un silence enchanteurs. On sentait une si grande paix dans le cœur! On était affectueux et bienveillant.

«Robert, me dis-tu, nos cœurs sont en ce moment un digne temple pour l'amour. Où est la femme que j'aimerai?—Tony, repris-je, j'aime.» Et je te parlai d'Alida de Sommery; je te lus une de ses lettres, et, de ce jour, nous fûmes amis pour la vie.

Depuis ce jour-là, j'ai perdu toutes mes belles illusions. J'ai fermé mon cœur, parce que la réalité n'y entrait que pour le ravager, et j'y ai précieusement serré le passé. Je me suis fait une existence factice. J'assiste à la vie comme un spectateur assez bien assis. Mais, je te le répète, Tony, quand j'ouvre ce riche écrin de mon cœur, et que j'y vois tant de belles pierreries; quand je pense surtout à notre amitié, je dis: «Que l'homme est riche, et comme Dieu a doté ses enfants!»