Hélas! ma chère Zoé, me voici jetée, plus que tu n'aurais osé me le souhaiter, dans ces voies romanesques que tu regrettais si fort de me voir abandonner.
M. de Sommery a refusé positivement; il n'a été ébranlé ni par les prières, ni par les larmes de son fils. J'ai eu la maladresse de lui montrer la contradiction de ses principes et de ses actes, et je l'ai humilié. Ses manières d'agir ont tout à coup changé avec moi. Il a cru devoir me marquer avec sévérité les limites que j'avais voulu franchir. Je ne suis plus dans la maison le troisième enfant. Tout me rappelle la charité qui m'a élevée et qui me nourrit. Depuis trois jours, il ne se dit pas un mot, il ne se fait pas un geste qui ne soit pour moi un coup de poignard. O Zoé! tu ne sais pas ce que c'est que d'être humiliée par des gens à qui l'on doit de la reconnaissance; cela est si poignant, qu'au premier mot de dureté de M. de Sommery, je me suis crue quitte envers lui de quinze années de bienfaits, et qu'au second je me croyais à mon tour bien généreuse de ne pas les haïr tous.
Quelle fausse pitié ces gens-là avaient de moi! S'ils m'avaient réellement aimée, ne devaient-ils pas redoubler de tendresse et de bontés au moment où ils me refusaient ce que je leur disais être mon bonheur? Ne devaient-ils pas chercher à guérir mon cœur meurtri de la chute qu'ils lui faisaient faire? Mais non! ils m'ont accablée encore. Que faire maintenant? que devenir? Car je ne resterai pas dans cette maison, où l'on ne m'avait accueillie que pour en tirer vanité, et où l'on me punit si cruellement d'avoir pris au sérieux tous ces faux semblants d'affection que l'on ne tenait à persuader qu'aux spectateurs. Quel est maintenant le service qu'on m'a rendu? quel peut être mon sort? quels sont mes moyens d'existence? à quoi me servira cette éducation que l'on m'a donnée, au lieu de m'avoir élevée d'une manière conforme à ma triste fortune et qui me permît de me suffire à moi-même dans l'abandon où l'on me rejette, abandon mille fois plus cruel que celui où m'avait laissée en mourant mon malheureux père?... Ah! pourquoi n'ai-je pas cédé à cet instinct secret qui me poussait vers Tony Vatinel? Mais, aujourd'hui que je l'ai repoussé, irai-je lui dire: «Je reviens à vous parce que les parents d'Arthur me chassent et ne veulent plus de moi? J'ai tout sacrifié à l'ambition, et aujourd'hui je suis seule, sans appui?» Mais non; le châtiment doit retomber sur ceux qui ont commis la faute, sur ceux qui ne me laissent pas d'autre ressource que d'arriver malgré eux à mon but. La partie est perdue; mais cependant j'ai encore un coup à jouer. Tu me reverras triomphante, ou tu ne me reverras pas. Je mourrai à dix-neuf ans dans les flots de cette mer moins orageuse que mon cœur, ou dans un mois on annoncera chez toi madame de Sommery.
Clotilde.
Robert Dimeux de Fousseron à Tony Vatinel.
C'est incroyable combien plus de sottises on dirait encore qu'on n'en dit, si les anciens n'étaient venus avant nous pour nous les enlever. Il est vrai que les générations qui se sont suivies ont toujours, en ce cas, repris leur bien où elles le trouvaient, et ne se sont fait aucun scrupule de traduire et de répéter ce qu'avaient dit déjà et répété les premières. Dans les livres de tous les temps et de tous les peuples, on trouve répété à chaque instant le fugit IRRÉPARABILE tempus; on l'a écrit sur le marbre, sur le papyrus, sur la cire, sur le papier; ce qui n'a jamais empêché ceux qui écrivaient, lisaient et répétaient ces lieux communs sur la rapidité et la fuite irréparable du temps, de passer toute leur vie à se plaindre également des heures qui durent un siècle. Pour moi, je n'ai jamais trouvé irréparable le temps qui s'en va, et il est toujours en ma puissance de revoir les jours passés. Nous disons que le temps passe, comme il semble que les arbres s'enfuient en déroute sur les deux rives d'un fleuve dont le courant nous entraîne. Le temps est immobile, et c'est l'homme qui passe; mais il peut, quand cela lui plaît, revenir sur ses pas et parcourir de nouveau la partie de la rive où il a trouvé les plus belles fleurs et les plus doux parfums. Il peut revenir entendre encore cet oiseau qui chantait dans l'aubépine en fleurs quand il a passé la première fois. Cette puissance magique est ce qu'on appelle le souvenir.
C'est ce qui m'arrive quand, à la tournure que prennent les choses, je vois qu'une journée sera triste et insignifiante. J'en rappelle une de ma vie passée, et je la recommence. Il suffit, pour m'y reporter complétement, de me faire jouer un air que j'ai entendu ce jour-là, ou de m'enfermer dans une chambre tendue comme celle où j'étais alors, ou de voir au ciel un nuage fait comme un nuage que j'avais remarqué, et la transformation est aussi subite que complète. Mets-moi au soleil de juin, dans un champ de luzerne rose sur laquelle voltigent de petits papillons d'un bleu changeant; et j'ai dix ans, et je ne sais plus rien de la vie. Je poursuis les papillons, et je ne trouve plus en moi d'autre ambition que de les atteindre; et, s'il passait alors quelque homme vêtu d'un vieil habit noir, je me cacherais derrière les peupliers, par crainte de M. Pocquet et de ses pensums.
Il a tombé ce matin une de ces pluies fines et tièdes qui répandent dans l'air tant de sérénité, de silence et de parfums. J'ai beaucoup d'affaires aujourd'hui. Eh bien! je me suis cramponné à ce jour où nous sommes; le souvenir m'a enlevé dans ses serres comme le Roc des Mille et une Nuits, et m'a reporté à huit ans en arrière; je me suis enfermé et je t'écris. A demain les choses sérieuses; elles me paraissent trop futiles aujourd'hui. C'est de ce jour, il y a huit ans, mon cher Vatinel, que date notre amitié, qui jusque-là n'avait été qu'une camaraderie de collége; notre amitié, la seule chose aujourd'hui réelle et sérieuse pour moi.
Ce jour-là, nous étions partis de Lisieux de grand matin pour aller voir mon château de Fousseron. Je me rappelle bien encore la salle de l'auberge où nous avions passé la nuit à Lisieux. De la rue, il fallait descendre trois marches. Un parent, mort depuis quatre mois, m'avait légué sa terre de Fousseron, et nous étions partis de Paris pour la visiter. Te rappelles-tu comme moi de quel crêpe énorme j'avais couvert mon chapeau en l'honneur de ce parent que je n'avais jamais vu? De Paris à Lisieux, nous avions fait les plus beaux projets sur ma terre de Fousseron. Nous étions tout jeunes encore. J'avais vingt ans et tu en avais à peine dix-sept. Nous devions y passer les étés, y chasser à courre; et tu te mettais, à cette idée, à chanter un air de chasse. «Le sanglier!» disais-tu; et nous chantions la fanfare du sanglier; au sanglier succédait le chevreuil, au chevreuil la vue, à la vue les lancés. Et nous perdions la mémoire de nos projets pour épuiser tout notre répertoire de musique de trompe. Tu m'appelais M. de Fousseron, et cela nous faisait étouffer à force de rire. «Je voudrais bien savoir s'il y a des créneaux, messire, me disais-tu, à ton château de Fousseron.—Et un pont-levis, ajoutais-je, et le droit de haute justice, et un colombier.—Ma foi! Robert, disais-tu, tu feras bien de ne pas le faire reconstruire à la moderne.—Je le laisserai tel qu'il sera, répliquai-je, passant comme toi du conditionnel au futur. Tout ce que je demande, c'est qu'il y ait de grandes prairies.—Et un petit courant d'eau.—L'eau est la vie du paysage.—La barque doit être pourrie.—Nous en mettrons une autre. «Je ne répondis pas; je trouvais que tu disais un peu trop nous relativement à ma seigneurie de Fousseron. A Lisieux, nous n'osâmes pas demander des renseignements sur Fousseron, et nous ne dîmes même pas dans l'auberge où nous avions couché de quel côté nous dirigions nos pas. Nous sortîmes de la ville du côté opposé à Paris, et nous demandâmes au premier paysan: le rustre ne connaissait pas Fousseron. «Vous n'êtes peut-être pas du pays?—Si vrai ben.—Pas depuis longtemps?—Mon père y est né et défunt.» Un second ne connaissait pas davantage Fousseron. Un troisième, un quatrième, n'étaient pas plus savants. Enfin, une vieille femme nous dit: «Prenez le chemin en montant, allez jusqu'à la ferme sur la droite, et, là, vous demanderez.»