Je n'ai jamais rien rencontré dans toute ma vie qui m'ait inspiré autant de terreur que le froncement du sourcil étroit de cette femme, si petite et si frêle, que je n'oserais la toucher dans la crainte de la briser.

Après les premiers compliments d'usage, nous restâmes sans rien dire; mes rêveries m'emportaient au ciel, et je n'osais ouvrir la bouche; je sentais mon cœur si plein d'amour, que, quoi que j'eusse voulu dire, je craignais de prononcer malgré moi: «Je vous aime.»

Cependant je voulus savoir si son silence avait la même cause que le mien; et brusquement je lui parlai d'une chose indifférente, des nombreuses fleurs qui couvraient les ajoncs des falaises d'étoiles d'or, et qui, s'il faut en croire les dictons du pays, promettaient à nos marins une bonne pêche.

Certes, si on m'eût forcé de répondre à une chose aussi éloignée de ce que je pensais un instant auparavant, j'eusse eu l'air le plus étonné et le plus étourdi du monde. Elle me répondit simplement qu'elle en serait enchantée. Il est vrai que, entre deux personnes qui s'aiment, bonjour peut vouloir dire: «Je vous aime, et mon âme est à vous;» mais sa voix ne disait rien de plus que ses paroles.

Je partis désespéré.

Tony Vatinel.

XXIX

Robert Dimeux de Fousseron à Tony Vatinel.

Paris.

Je ne m'aperçois pas, mon cher Vatinel, que tes voyages t'apportent de grandes distractions, et tu me sembles précisément un peu plus amoureux qu'avant ton départ, que j'avais considéré comme un moyen de guérison invincible. Il y a, mon bon ami, des ânes parmi les médecins du cœur comme parmi les autres, et je me déclare digne d'être reçu in eorum docto corpore.