Comment n'avais-je pas vu tout d'abord de quelle nature était ta passion? Aujourd'hui, je ressemble à un médecin qui fait l'autopsie de son mort et qui explique parfaitement comment il aurait fallu le soigner.

Ton amour est tout en toi; tu es comme ces boîtes à musique qui jouent les airs qu'elles contiennent, aussitôt qu'elles sont montées, n'importe par quelle main. Tu aimes Clotilde comme tu aurais aimé toute autre femme, sans que la différence qui aurait existé entre cette autre femme et elle eût amené la moindre différence dans ton amour. Tout ce qu'il y a en toi de bon, de grand, de généreux, tu l'en as revêtue, comme une femme italienne revêt sa madone de ses plus beaux colliers, et, dans ce culte que tu as maintenant pour elle, c'est ton amour que tu aimes et que tu adores; ton amour, sans lequel Clotilde, sans être une femme vulgaire, serait une femme dont les défauts et même les qualités t'inspireraient de l'éloignement.

J'ai donc agi maladroitement pour ta guérison en t'éloignant d'elle. Quand tu ne la vois pas, tu te la figures comme tu l'aimes et comme tu veux qu'elle soit. La Clotilde que tu aimes n'est pas ici, à Paris; tu l'as emportée dans ton cœur.

Mais, si tu étais ici, si tu la voyais comme je la vois, il y aurait de temps en temps des moments où tu t'apercevrais de quelques légères différences entre elle et l'objet de ton amour.

Dans l'éloignement, ton mal est incurable, et, je te le répète, je suis un âne de ne l'avoir pas deviné. Ah! si tu aimais une femme vivante, une femme réelle, il pourrait arriver que tu voulusses la comparer à une autre et que la comparaison ne fût pas à son avantage. Aujourd'hui, tu verrais une femme dont les cheveux seraient plus fins; demain, une autre dont le pied serait plus petit. Mais tu es amoureux d'une femme que tu as inventée; et, quand on invente une femme, on aurait bien tort de lui laisser craindre la comparaison avec une autre; tu lui donnes libéralement les cheveux les plus fins du monde, le pied le plus petit qu'on puisse voir.

Arrivez avec des cheveux invisibles et presque pas de pieds, vous ne pouvez l'emporter sur la divinité sortie tout armée du cerveau de l'amoureux. Les cheveux les plus fins du monde, cela veut dire encore plus fins que les vôtres; cela même tourne à son avantage. On n'avait pas imaginé de cheveux aussi fins que les vôtres; mais, puisque les voilà, les cheveux les plus fins du monde sont obligés de l'être encore plus que cela.

Les rois persans ne se montraient jamais. A peine a-t-on vu les rois, que, par des transitions successives, on les a guillotinés.

Le seul peuple qui soit resté religieux est le peuple turc, chez lequel il n'est pas permis même de représenter Dieu par la pierre ou la toile. Dieu a, dit-on, fait l'homme à son image. Cela n'a été inventé que pour donner une apparence de justice, de représailles et de talion à l'insolence qu'ont eue les hommes de peindre Dieu à leur ressemblance.

Je n'ai cependant pas renoncé à te guérir, mon cher Vatinel, mais je vais employer un autre moyen; tu verras Clotilde, tu lui parleras de ton amour, tu seras son amant, et alors tu seras sauvé, alors tu ne l'aimeras plus.

Viens, viens! J'ai consenti à me priver de mon ami parce que j'espérais le guérir. Viens ici; si tu ne guéris pas, au moins tu auras le sein d'un ami pour reposer ta pauvre tête malade.