ROBERT. Cela ne déguise que le nez.

CLOTILDE. Un domino?

ROBERT. Il n'y a rien de hideux comme un homme en domino.

CLOTILDE. Qu'est-ce que cela vous fait? On ne verra pas votre figure et on ne saura pas que c'est vous.

ROBERT. Je serai à votre porte à une heure et demie; vous recevrez un domino et un masque à une heure.

CLOTILDE. Non, envoyez-moi le domino chez Zoé; je ne veux pas m'habiller chez moi.»

XXXVIII

A minuit et demi, Clotilde entra chez Zoé, où, selon la promesse de Robert, elle trouva tout ce qu'il lui fallait pour se costumer. Peu de temps après, un fiacre s'arrêta devant la porte de Zoé; Dimeux ne sortit pas et attendit. En même temps que le fiacre, était arrivé en cabriolet Charles Reynold, qui s'était aperçu que, le soir, il y avait eu quelque mystère entre Clotilde, Zoé et Robert Dimeux. Robert, auquel il avait demandé s'ils iraient ensemble à l'Opéra, lui avait dit:

«J'ai des raisons pour y aller de mon côté.

—Est-ce que, par hasard, avait pensé Charles, elle serait assez imprudente pour aller au bal avec Robert? Après tout, c'est ma cousine, je ne dois pas la laisser se perdre ainsi.» Il descendit de son cabriolet. Ce fiacre, arrêté devant la porte, à une pareille heure, ne pouvait qu'accroître singulièrement les soupçons de Charles Reynold. La nuit était sombre, Charles marchait dans la rue, et on ne voyait guère dans l'ombre que la partie allumée de son cigare, semblable à une petite étoile rouge qui se serait promenée en l'air. Dans la situation de Charles, quand on guette une personne dont on est jaloux, il y a un moment où il semble qu'on serait désespéré que le malheur que l'on redoute n'arrivât pas. Serait-ce qu'aux yeux de l'amour les soupçons que l'objet aimé a inspirés sont déjà un crime, et qu'on est disposé à croire que ce qu'on ne voit pas n'est pas une chose qui n'est pas, mais une chose bien cachée? Bientôt Dimeux, entendant ouvrir la porte, descendit de son fiacre et y fit monter Clotilde masquée, que Charles n'hésita pas à reconnaître parfaitement pour Zoé; il remonta en cabriolet et arriva à l'Opéra derrière le fiacre, dont il vit descendre les deux dominos, qu'il examina de façon à être sûr de les reconnaître au bal. Il y avait beaucoup de monde. On avait, pour la première fois, essayé cette année-là de joindre à l'attrait du bal celui de danses de je ne sais quel pays, et cela avait du succès par une raison que n'avaient pas soupçonnée les auteurs du projet. C'était un excellent prétexte que l'on donnait aux maris. «Je voudrais bien aller au bal de l'Opéra.—Y pensez-vous? C'est une folie, on n'y va plus. D'ailleurs, c'est très-mal composé.—Je le sais bien; aussi n'est-ce pas du bal qu'il s'agit; mais on dit que ces danseuses étrangères sont charmantes. Mesdames trois étoiles, quatre étoiles et cinq étoiles y vont. Nous n'y resterons qu'une demi-heure, une heure au plus, et nous ne sortirons pas de notre loge.»