Et Charles était le plus heureux des hommes; il se disait: «Mon Dieu! comme on m'intrigue donc! Comme je suis donc connu! Comme on s'occupe de moi!»
Un domino lui prit brusquement le bras et marcha avec lui sans lui parler. «Eh bien, lui dit Charles s'arrêtant dans un coin, est-ce là tout, et n'as-tu rien à me dire?—Absolument rien,» dit le domino.
Et Charles, levant les yeux au plafond et se rongeant un ongle, eut l'air, pour les passants, de dire: «Où diable a-t-elle appris cela? Je suis le plus intrigué des mortels.—Je ne te connais pas, reprit le domino, je ne t'ai jamais vu.»
Et Charles frappait du pied avec l'air dépité d'un homme auquel on raconterait ses aventures les plus secrètes. Et un de ses amis, voyant son air, disait: «Il paraît qu'on en dit de dures à Charles.—Je t'ai pris le bras, ajouta le domino, parce que tu passais près de moi et que c'était le seul moyen de me débarrasser d'une de mes amies qui s'était accrochée à moi et ne voulait pas me quitter. Je te remercie et je te quitte.»
Charles, resté seul, garda quelque temps l'air d'un homme très-préoccupé des révélations qu'on vient de lui faire. L'ami qui l'avait déjà observé l'aborda et lui dit: «Eh bien, tu parais intrigué?—Ne m'en parle pas. Une femme charmante, un lutin pour l'esprit et la malice. Oh! elle ne m'a pas ménagé; elle sait des choses que j'avais cru dérober même à Dieu. Et je ne puis savoir qui elle est? Je lui ai fait des questions les plus insidieuses, elle s'en est tirée avec un sang-froid, un tact, une présence d'esprit admirables. Oh! je la connaîtrai.—Heureux coquin!» dit l'ami.
Et Charles, se prenant lui-même aux filets qu'il tendait pour les autres, se mit à dire: «Je suis, en effet, un heureux coquin. Ah! je saurai qui c'est. Je suis bien bon de m'occuper ainsi de cette petite Zoé! J'ai, ma foi, bien le temps de me livrer aux vertus de la famille! Si seulement Robert n'avait pas l'air de me narguer! S'il l'épousait encore! Mais vouloir prendre pour sa maîtresse une femme que, moi, j'aurais épousée! Au reste, que Zoé s'arrange; je lui ai donné de bons avis, parfaitement désintéressés.»
A ce moment, le petit domino noir que Charles prenait pour Zoé passa devant lui, paraissant chercher quelqu'un. Un grand domino, avec un ruban vert au poignet, marchait dans l'autre sens; le petit domino lui prit le bras et lui dit: «Ils ne sont pas arrivés, ou ils ne sont pas ici. Conduisez-moi dans la salle.»
Charles sentit en lui-même un mouvement désagréable; mais, un domino lui ayant dit en passant: «Ta cravate est bien mal mise!» il se mit à la poursuite de cette nouvelle intrigue. Le grand domino parut surpris et hésitant. «Allons, allons, monsieur de Fousseron, lui dit Clotilde, ne faites pas l'homme très-occupé. N'ayez pas la mauvaise grâce et la fatuité de me faire croire que je vous dérange. Vous étiez parfaitement abandonné quand je vous ai pris le bras; faites-moi faire le tour de la salle, que je trouve mon infidèle.»
Elle dit ce dernier mot en souriant, et tous deux descendirent dans la salle. «Savez-vous, dit Clotilde, que j'ai bien pensé à votre ami? C'était un beau et noble caractère, et je lui dois des impressions que je ne retrouverai jamais. Ce pauvre Tony!»
Le domino frissonna.