«Ah! un mouvement d'impatience! Les hommes sont mille fois plus coquets que les femmes; on ne peut sans les contrarier leur parler d'un autre, fût-ce même leur meilleur ami. Cependant il faut vous y résigner, car je n'ai absolument rien à vous dire de vous. Attendez, pressons un peu le pas. Je crois avoir vu les rubans orange. Je me suis trompée; remontons au foyer. Ce que vous m'avez dit de Vatinel m'a bien touchée; il est triste de penser qu'il n'y a qu'un amour malheureux qui ait cette constance, et... Ah! cette fois, les voici.»

Clotilde quitta le bras du domino et alla trouver un groupe formé d'Arthur et de deux dominos qui avaient chacun sur l'épaule un nœud de ruban orange. «Es-tu bien sûr qu'on ne te sait pas ici? dit-elle à Arthur. Mais c'est à toi, belle veuve, que j'ai à parler.»

Le domino qu'elle interpellait ainsi hésita et serra le bras d'Arthur.

«Oh! il faut que je te parle; je te permettrai ensuite le tendre tête-à-tête que tu es venue chercher, mais je ne te le permettrai qu'à ce prix. A ce prix seulement aussi, tu peux compter sur ma discrétion. T'es-tu donc trouvée si mal du mariage, ma belle veuve, lui dit-elle quand elle l'eut amenée dans un couloir des loges, que tu veuilles ôter par ta conduite à tout honnête homme la tentation de t'épouser? ou bien encore acceptes-tu la cour d'un homme marié, pour n'avoir que les roses du mariage et en laisser les épines à la pauvre femme abandonnée?—Mon Dieu! madame, dit la veuve, je ne vous connais pas, laissez-moi.—Mon Dieu! je ne t'en veux pas, ne t'effraye pas ainsi; garde cette crainte farouche pour des entreprises plus dangereuses que les miennes. Moi, je ne t'en veux pas. Que me fait, à moi, que tu sois la maîtresse de M. de Sommery!—Madame, je vous en prie...—Arthur de Sommery est le mieux frisé de tous les hommes qui sont ici, et je suis femme comme toi, quoique moins expérimentée, chère veuve, et je comprends qu'on oublie pour lui tous les devoirs et toutes les conventions. Tiens, ton chevalier nous a suivies! Affirme-lui au moins que je ne t'ai dit que du bien de lui.»

Clotilde et la veuve, en effet, furent rejointes par Arthur et Alida.

«Et vous, chère madame Meunier, refuserez-vous de m'accorder un moment d'entretien? Oh! ne me regardez pas ainsi avec la grimace d'une finesse que vous n'avez ni dans les yeux ni dans l'esprit.»

La veuve avait parlé bas à Alida, qui répondit: «Je serais désolée de vous faire perdre plus longtemps, avec des femmes, un temps que vous me paraissez très-capable d'employer beaucoup mieux.—Ah! mais voici ce que tu sais dire. Tu es comme le paon, chère madame Meunier, tu chantes mal et tu as de vilains pieds. Mais laisse-moi te féliciter, chère madame Meunier, du joli métier que tu fais aujourd'hui en conduisant cette veuve innocente. Est-ce par de semblables actions que tu espères réparer la brèche faite à ta vanité quand tu as épousé ce beau nom de Meunier? Hélas! je ne t'en veux pas non plus pour cela. Tu as fait comme presque toutes les filles qui se marient. Tu t'es prostituée pour de l'argent, comme d'autres, qui valent cependant mieux que toi, se sont prostituées pour un nom. Plus honteusement prostituées, il faut le dire, pour des choses dont on peut se passer, que ces malheureuses si méprisées qui ne cèdent qu'à la faim. Chère madame Meunier, je suis ta servante.»

Comme Clotilde se retournait pour les quitter, Arthur porta vivement la main à son masque pour le lui arracher; mais le bras d'Arthur fut saisi par une main robuste qui lui fit craquer les os. Clotilde saisit le bras du domino aux rubans verts, car c'était lui, et se perdit avec lui dans la foule. «Reconduisez-moi, dit-elle; allons-nous-en, allons-nous-en vite!»

A ce moment, Charles les arrêta et glissa un papier dans la main du grand domino. Clotilde continuait à entraîner son cavalier. Comme ils allaient gagner l'escalier, elle vit devant elle un grand domino avec un ruban vert au poignet. Elle demeura interdite, regarda celui qui lui donnait le bras. Ils étaient tout à fait semblables. Tout à coup, elle arrêta le nouveau venu et lui dit à l'oreille: «Au nom du ciel, qui êtes-vous?—Robert Dimeux, répondit le domino.—Et vous donc? dit-elle à son cavalier.—Moi, madame, répondit-il d'une voix tremblante d'émotion, je suis Tony Vatinel, le fils du maire de Trouville.»

XXXIX