Cette pensée de chicaner la mort,—de rester encore sous on ne sait quelle forme et quelle figure quelque temps de plus sur la terre, de se préoccuper d'un effet à produire sur les survivants, est très commun.

J'ai connu une vieille femme qui, avec une très petite fortune, suffisante cependant pour ses modestes besoins, s'imposa toute sa vie quelques privations pour amasser un petit pécule qu'on trouva à sa mort avec cette note écrite de sa main: «Pour mon enterrement.» Suivaient les détails de cet enterrement: tant pour les voitures, tant pour les cierges, tant pour les pauvres et les pleureuses.. En un mot, un bel enterrement.

Je fus prié un jour d'assister à une cérémonie de ce genre par une famille de mon voisinage. Un des parents du mort me remercia et, faisant allusion à certains petits services que j'ai pu rendre au pays que nous habitions l'un et l'autre et à une certaine popularité:

—Ah! Monsieur, me dit-il, c'est vous qui aurez un bel enterrement!

—Croyez-vous, monsieur? lui répondis-je; mais quel chagrin j'aurai de ne pas le voir!

Lorsque tout est mort en nous, la vanité seule survit, cependant; la magnificence des obsèques est plus pour flatter la vanité des survivants que pour honorer les morts. Les gens qui ont pour métier d'enterrer les autres comptent pour leur fortune sur cette vanité—et mettent sur leur enseigne: Pompes funèbres.

Un jour, comme je revenais d'une de ces cérémonies où tout aurait surtout fait comprendre la vanité des vanités, j'ai pris la plume et ajouté à mon testament toutes les recommandations pour que cette opération à mon égard eût lieu avec la plus grande modestie, le moins de temps et le moins de dépenses possibles—et par le plus court chemin:—me contentant, en fait de pompes funèbres, de ne pas être enterré vivant,—soin que j'ai toujours eu pour ceux que j'ai perdus en ne les laissant mettre en cercueil qu'après un commencement visible de décomposition, seul signe certain, quoi qu'on dise, de la mort.

Les livres sont remplis de gémissements sur la brièveté de la vie—et néanmoins, pendant la durée de cette vie si courte, notre principale occupation est de nous en distraire, de ne pas la sentir, de «tuer le temps».

«La mort, dit Épicure,—ne nous concerne en rien; tant que nous vivons, elle n'est pas là;—quand elle arrive, nous n'y sommes plus.»

Lisez la traduction qu'a faite Boileau-Despréaux d'une ode de Sapho—et vous verrez que la même description peut s'appliquer exactement et à la mort et aux délices de l'amour: